N° 608 | du 7 février 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 février 2002

« Le danger d’appauvrissement de la langue est réel »

Propos recueillis par Katia Rouff

Le point de vue de François Ilboudo, professeur de lettres au lycée Delambre dans les quartiers Nord d’Amiens

Constatez-vous une pauvreté de langage chez les élèves ?

Le vocabulaire, restreint, se fonde sur des clichés, du verlan et des hyperboles. La syntaxe malmenée se réduit à des phrases-noyaux (sujet-verbe). Les élèves connaissent mal le sens exact des mots et la propriété des termes.

Vous insistez auprès de vos élèves sur l’importance de l’éloquence. Pourquoi ?

Il y a encore quelques dizaines d’années, dans la classe de seconde, dite « de rhétorique », on enseignait l’art de bien parler et de bien écrire. Enseignement aujourd’hui considérablement amoindri. La recherche de la précision et de la rigueur passe par l’étude des classiques. Au-delà des images convenues d’ennui et désuétude associées aux auteurs du XVIIe au XIXe siècle et encore plus à ceux du Moyen Âge à la Renaissance, la fréquentation du beau style constitue encore la meilleure école pour la maîtrise de la langue.

Comment les élèves réagissent-ils ?

À défaut de l’aimer, ils finissent par se familiariser avec un style caractéristique d’une époque. Ils repèrent des procédés encore en usage de nos jours dans certains milieux (chez les hommes politiques par exemple) et révisent les figures de rhétorique. Ils s’exercent à la dimension inventive : pastiche, parodie, comme un musicien fait ses gammes. Ils se prennent au jeu et il en reste toujours quelque chose : un mot, une locution, un vers, un procédé… qu’ils réutilisent dans leurs devoirs.

Dans le cadre de la maîtrise de l’éloquence judiciaire, nous organisons une sortie au tribunal. Elle permet de travailler la rhétorique de façon pratique avec les élèves de seconde. Ils observent la différence entre un réquisitoire et une plaidoirie et les moyens rhétoriques utilisés pour convaincre et persuader. Je les encourage aussi à écouter attentivement des hommes politiques ou religieux, et - malgré la longueur, la redondance des termes et la difficulté de certains mots - à analyser la forme rhétorique et à juger le fond du discours.

Les jeunes emploient-ils le langage des banlieues dans vos cours ?

En général, les élèves connaissent la différence entre les registres. Si un jeune utilise ce langage, je manifeste mon intérêt sans ironie. Je le corrige seulement s’il ignore que l’expression ne s’utilise pas dans la situation d’énonciation qu’est un cours. Certains mots et tournures syntaxiques passeront dans la langue, en dépit de l’Académie et des professeurs car la langue évolue. Pourtant, le danger d’appauvrissement est réel. La subtilité de notre langue se perd dans un jargon pseudo-moderne qui manie à tort un vocabulaire et une syntaxe anglaise « relookés ». Les élèves ont tendance à perdre les repères culturels. Le rôle de l’école, et des professeurs de lettres en particulier, est de replacer les œuvres dans leur contexte, leur époque et leur courant littéraire. Cela ne va pas sans quelques froncements de sourcils des élèves qui cloisonnent les disciplines et acceptent difficilement les incursions d’un professeur dans un autre domaine que le sien.


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