N° 763 | du 1er septembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er septembre 2005

Le cadre éducatif des CEF en débat

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Bernard Lesbros, directeur de l’association Montjoie qui doit ouvrir prochainement deux CEF et Roland Janvier, directeur de la Sauvegarde d’Ille-et-Vilaine et opposé aux CEF justifient leur position

Les Centres éducatifs fermés ne marquent-ils pas la dérive d’une société plus préoccupée par la répression que par la prévention des comportements délinquants ?

Roland Janvier : Tout à fait ! Il faut se rappeler que ce soi-disant nouveau concept « éducatif » est né pendant la campagne présidentielle de 2002 animée par le thème clientéliste de l’insécurité. Ce jeu de surenchère politique a conduit à une inversion radicale des conceptions. La loi de 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale visait à promouvoir une « citoyenneté de plein exercice » pour les usagers. La philosophie était la suivante : la cohésion sociale sera garantie par l’accès de chaque citoyen à ses droits et à une intégration sociale par la garantie de ses libertés fondamentales.

En septembre 2002, la loi d’orientation et de programmation pour la justice crée les CEF pour les mineurs délinquants multirécidivistes. La philosophie est l’inverse de la précédente : la cohésion sociale est garantie par la mise à l’écart des fauteurs d’insécurité. Plus question alors de garantie des droits et libertés fondamentales : alors que la mise sous écrou est une prérogative exclusive de l’administration pénitentiaire, les CEF délèguent la gestion d’une quasi-incarcération (au moins d’une mesure fortement privative de liberté) au secteur privé (fut-il associatif). Certains ont même parlé de détention illégale de mineurs… Les CEF ont pour effet, du fait de la mécanique juridique, de conduire à une possible incarcération de jeunes de moins de 16 ans.

Bernard Lesbros : Le débat autour des CEF est faussé s’il repose sur l’a priori qu’ils relèvent du répressif, ce que je conteste d’emblée. S’il est exact que notre société se trouve plus préoccupée qu’auparavant par les questions sécuritaires, cela enlève-t-il pour autant la dimension éducative de ce type de structure ? Nous avons tendance à considérer comme répressif ce qui n’est pas préventif, et à proclamer qu’on ne peut mener simultanément une politique de prévention et créer des structures éducatives « contenantes ». Le fait d’empêcher, dans certaines circonstances, y compris par la contrainte, certains jeunes de s’enliser dans des comportements destructeurs et autodestructeurs ne me semble pas relever d’une atteinte insupportable à la liberté et à l’éducation. Je prétends même que ne pas le faire relèverait de la maltraitance. La vraie dérive ne serait-elle pas plutôt dans l’abstention face à l’expression débridée des pulsions de certains jeunes ?

Face à un jeune qui multiplie les passages à l’acte existe-t-il une solution autre que l’incarcération quand toutes les mesures prises à son égard ont échoué ?

Roland Janvier : Avant l’incarcération, tout doit être tenté au plan éducatif. C’est la qualité d’un travail en réseau qui permet d’offrir au mineur un éventail de solutions qui garantit la continuité de l’accompagnement. Les CEF, par leur seule logique de « mise à l’écart » ne permettront jamais de mobiliser la souplesse de réponses différenciées ! Cependant, pour stopper l’agir délinquant, la prison peut constituer une réponse. À condition d’assortir cette privation de liberté d’un fort accompagnement éducatif, dans un contexte adapté aux besoins des mineurs. Les moyens financiers débloqués pour les CEF auraient pu être mobilisés par la création de véritables centres de détention pour mineurs associant des gardiens et des éducateurs (le plan Perben en prévoit).

Au lieu de cela, nous avons créé des structures hybrides qui ne tiendront jamais leurs promesses : ni véritables lieux d’enfermement (Cf. les fugues), ni véritables espaces éducatifs (6 à 12 mois, ça ne peut être le temps, nécessairement long, de l’accompagnement éducatif de jeunes en grande difficulté).

Bernard Lesbros : Certains jeunes semblent mettre en échec tout notre système éducatif et soignant, ils dépasseront toujours nos limites et, dans certaines situations, je ne vois pas d’autres solutions que d’arrêter leur dérive. Il y a les CEF et pour les cas les plus graves l’incarcération. Les CEF ne relèvent pas de l’incarcération mais de l’éducation renforcée en milieu fermé. La dimension éducative est omniprésente dans les Centres éducatifs.

Cependant la création de Centres éducatifs fermés ne doit pas nous détourner des autres actions à mettre en œuvre. Par exemple, simultanément à la création de 20 places en CEF, nous avons ouvert à Montjoie, pour la même population, plus de quarante places dans des centres de jour, séjours à l’étranger, lieux de vie etc.

L’éducatif est-il compatible avec l’enfermement ?

Roland Janvier : Eduquer, c’est mettre en lien, ouvrir sur la vie, le monde et la société. Ce qui suppose que le cadre éducatif soit un espace suffisamment large, ouvert à son environnement. Pour autant, ce n’est pas un espace dilué qui n’offre aucune contenance. Il faut introduire une distinction essentielle entre la fonction contenante de l’acte éducatif et le rôle de contention de l’acte répressif. L’enfermement, c’est la contention. Il est nécessaire quand le sujet ne peut plus être contenu par les cadres sociaux ordinaires. Le cadre carcéral peut être rendu incontournable pour des mineurs il ne peut en aucun cas constituer un cadre éducatif.

C’est la raison pour laquelle il faut introduire pour les mineurs, en complément des mesures de contention, un cadre éducatif qui aura vertu contenante. L’éducatif me semble donc complémentaire de l’enfermement, à condition qu’il s’inscrive comme finalité – et donc que l’enfermement ne soit qu’un moyen provisoire. Dans les CEF, « enfermé » par un effet d’annonce politique, l’éducatif est subordonné à la finalité enfermante de ces structures : le jeu est faussé. Les Centres éducatifs renforcés, parce qu’ils ne sont pas soumis à l’injonction de la fermeture, ne présentent pas ce vice de forme intrinsèque.

Bernard Lesbros : Oui. Mais il faut expliciter ce qu’on entend par éduquer. Eduquer, ce serait permettre à un jeune de développer tous ses potentiels, intellectuels, affectifs, spirituels, relationnels etc. pour devenir un adulte, une personne, un citoyen libre. Eduquer vise la liberté et suppose la liberté. Mais de quelle liberté parle-t-on ? La liberté fondamentale de l’homme ne s’exprime pas seulement dans la relation entre l’homme et son environnement mais dans la relation entre l’homme et lui-même. C’est pourquoi, tout comme on peut ne pas être libre « dehors », on peut, dans une certaine mesure et certaines limites, être libre en étant contenu, voire même enfermé….

Aussi, la « fermeture », loin d’être un obstacle à la liberté, peut-elle parfois en être une condition. C’est le cas avec le CEF, lorsqu’il permet à un jeune de se libérer de ses pulsions ou de son environnement afin de devenir accessible à l’éducation. Il faudra s’appuyer sur des résultats concrets et précis, ce que la loi de 2002 nous demande explicitement et que prévoit le programme national des Centres éducatifs fermés, afin de repérer ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas. Seule cette évaluation permettra de confirmer ou d’infirmer le bien fondé des Centres éducatifs fermés.


Réaction de Roland Janvier aux propos de Bernard Lesbros

Je voudrais revenir sur trois points. Les CEF sont nés dans un climat dénonçant les coûts trop élevés de l’action sociale justifiés par une demande à court terme d’efficacité, de visibilité, d’évaluation. Ils décevront une attente sociale qui ne peut correspondre à la nécessaire patience de toute éducation. Quand Bernard Lesbros affirme : « certains jeunes mettent en échec notre système éducatif et dépasseront toujours nos limites ». Ces mineurs délinquants multirécidivistes nous renvoient une image de nos échecs qu’il est difficile d’entendre. Ce qui nous amène à ne retenir que leur responsabilité personnelle, en occultant trop souvent les deux autres dimensions que sont la souffrance qu’ils expriment à travers leur attitude et l’incapacité de nos institutions à y apporter des réponses adaptées. Il me semble utile de complexifier notre approche pour intégrer une remise en cause nécessaire des pratiques et des conduites des dispositifs éducatifs (depuis l’école jusqu’à l’hôpital psychiatrique en passant par le social et le médico-social).

Quant à la contenance, voire même la contention, je partage totalement l’opinion de Bernard Lesbros, sur sa nécessité : elle est effectivement parfois une condition et non un obstacle à la liberté du sujet. Non seulement il faut que le jeune dispose d’un cadre éducatif qui garantisse son autonomie mais il faut, c’est la condition première, que le cadre éducatif jouisse d’une autonomie de pensée, d’élaboration et de conduite, qui assure l’ouverture nécessaire à l’acte éducatif. Il ne me semble pas que les CEF – compte tenu des conditions de leur création, du cahier des charges qui fixe leurs modalités de fonctionnement, de l’attente politique qui les presse – offrent ces conditions minimales.

Réaction de Bernard Lesbros aux propos de Roland Janvier

Avant d’aborder le fond, deux détails… Le concept, sinon le nom, de centre éducatif fermé n’est pas né lors de la campagne présidentielle, il est né bien avant chez de nombreux professionnels qui réclamaient depuis longtemps que notre dispositif éducatif soit complété par des structures plus contenantes.

Sur le fond, je constate que nous ne sommes pas si éloignés que cela. Nous privilégions tous les deux les modes d’intervention éducative en amont et partageons l’idée qu’il faut tout tenter avant d’en arriver au placement en Centre éducatif fermé ou à l’incarcération. Nous nous opposons, mais est-ce si net que cela, sur l’idée que l’on peut faire de l’éducatif en Centre éducatif fermé. Pour moi, c’est un pari qui vaut d’être tenté et seuls les faits, c’est-à-dire une évaluation rigoureuse et honnête, pourront nous départager si tant est que cela soit nécessaire.


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