N° 948 | du 5 novembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 novembre 2009

« Le but à atteindre c’est l’autonomie »

Propos recueillis par Marjolaine Dih

Entretien avec Gilles Verbunt, docteur en sociologie et auteur de La question interculturelle dans le travail social (La Découverte, 2009)

Quel est le propos de votre ouvrage ?

En écrivant ce livre, je m’étais fixé un objectif. Je souhaitais montrer que les travailleurs sociaux peuvent utiliser les différences culturelles comme un moyen d’enrichissement. Même si, dans un premier temps, elles sont surtout un obstacle. Bien évidemment, elles posent problème en termes de communication. La question de la langue est très importante, mais il y a d’autres points qui relèvent de l’éducation et dont on ne s’aperçoit pas forcément. Il peut s’agir de la gestion du temps, de rapport au corps… La plupart des gens n’en sont pas conscients. Par exemple, en présence de Maghrébins, d’Africains ou d’Asiatiques, la notion de la famille n’est du tout la même qu’en France. Idem pour la question de solidarité. En France, elle est en grande partie anonyme. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres sociétés.

À votre avis, la langue n’est pas le seul frein qui peut ternir la relation entre un travailleur social et la personne qu’il accompagne. À quel exemple pensez-vous ?

Lorsqu’on parle avec quelqu’un qui n’a pas les mêmes codes, on ne parle pas de la même chose. Prenons l’exemple de la gestion du temps. Cela pose problème lors d’un rendez-vous. Si le travailleur social est perçu comme un membre de la famille (c’est souvent le cas chez les Africains ou les Maghrébins), la personne sera moins stricte et arrivera en retard. C’est une question délicate car tous les Maghrébins et tous les Africains ne réagissent pas nécessairement ainsi. Dans le livre, j’évite d’ailleurs de parler de Maghrébins comme s’il y avait une seule et même culture qui prédéfinirait le comportement de tous les Maghrébins. D’une part, cette communauté comporte bon nombre de composantes (Chaouis, Berbères, etc.) et s’est adaptée à la vie en France. D’autre part, il faut éviter d’enfermer les gens dans leur culture et de présupposer que, en tant que Maghrébins, ils se comporteront comme-ci ou comme-ça : éviter à tout prix de cataloguer les gens. On a des idées reçues dont on a du mal à se séparer. Il est vrai que les problèmes ne se posent pas qu’avec des étrangers. Il peut pourtant y avoir des différences culturelles entre un Breton et un Méridional.

En quoi, les différences culturelles sont-elles source d’enrichissement dans le cadre d’une intervention sociale ?

Si on communique bien, en acceptant les différences, on peut arriver à créer une relation. Par l’empathie, on peut y parvenir. J’emploie souvent l’exemple de la musique. Quand je joue un accord « do – mi », chaque note enrichit l’autre. La relation est une valeur ajoutée. Cet enrichissement se manifeste par le fait que vous vous sentez plus à l’aise avec des gens différents de vous. Cela vous ouvre aux autres et ajoute quelque chose à ce que vous êtes déjà. Cela ne se borne pas au savoir. Avec cette valeur ajoutée, vous intégrez un peu ce que l’autre apporte. Car derrière chaque coutume, il y a toujours la réponse à un besoin vital.

Quels sont les préalables pour atteindre ce niveau de relation ?

Pour y parvenir, il faut du temps. C’est souvent le problème. Quand on doit passer dix minutes maximum avec la personne, ça commence mal. Comment rentrer dans un contexte familier en si peu de temps ? En supposant que le travailleur social ait davantage de temps, la communication peut commencer à s’établir. Si les deux personnes sont convaincues que le dialogue est possible, on commence à se connaître. On peut atteindre une relation de confiance. On peut alors modifier le comportement de l’autre et, inversement, infléchir ses propres positions. Pensons notamment aux questions d’excisions ou de femmes battues, s’il n’y a pas de relation de confiance, on ne peut pas vraiment faire évoluer les choses.

Vous rappelez « qu’aucune culture n’est parfaite ». Qu’entendez-vous par là ?

L’autonomie est une valeur universelle. Tous les traits culturels spécifiques doivent être jugés à l’aune de cette valeur. Tout le reste est négociable. Les grands principes sont très bien. Mais il faut les replacer dans le contexte, voir s’ils détruisent une personne ou si, au contraire, ils augmentent son autonomie. Dans ce domaine, les grands principes sont extrêmement dangereux. Si je me retrouve face à une femme en burqa, le problème sera d’ordre psychologique et religieux. Par contre, si je me trouve avec une mère de famille qui a douze enfants, le problème est autre. Finalement, le but à atteindre c’est l’autonomie tout en replaçant les personnes dans leur contexte. Il ne faut pas oublier que les choses évoluent, qu’il existe une échelle de valeurs qui mérite parfois d’être revue autant chez soi que chez l’autre.


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