N° 681 | du 9 octobre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 octobre 2003

Le Relais de Sénart, un CHRS en difficulté

Katia Rouff

Thème : CHRS

Ouvert en 1985 pour l’accueil de femmes en difficultés, le Relais de Sénart s’est peu à peu spécialisé dans celui de femmes victimes de violences conjugales jusqu’à les protéger d’agresseurs qui les recherchent et peuvent aller jusqu’au meurtre. Pour cela l’équipe s’appuie tant bien que mal sur un réseau qui va du psy au policier. Mais le manque de moyens menace très sérieusement la survie de cette structure

« Maintenant je vais bien », affirme Aïcha, 26 ans. Elle quitte Le Relais de Sénart dans quelques jours pour un appartement de trois pièces avec terrasse. À son arrivée au centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), la jeune femme, enceinte de huit mois, maman d’une fillette de 5 ans et sans ressources, allait très mal. « Mes parents, originaires d’Afrique, m’ont forcée à me marier, parce que j’étais enceinte, avec un homme qui n’est pas le père de l’enfant ». Au Relais, un accompagnement « remarquable » lui a permis de suivre une psychothérapie, d’obtenir les allocations familiales, d’échanger des confidences avec ses colocataires, de régler bientôt sa situation maritale devant le tribunal. Elle repart confiante.

Le Relais de Sénart a ouvert ses portes en 1985. À l’époque, une équipe de trois personnes accueille les femmes en difficulté et leurs enfants dans un centre d’hébergement de huit places en appartements éclatés. L’équipe constate que la plupart des femmes accueillies ont vécu des violences conjugales et peu à peu se spécialise dans l’accueil de ces femmes, développe ses actions. En 1987, elle s’enrichit notamment d’un service d’accueil, d’écoute et d’orientation ; en 1994, d’un service logement avec accompagnement spécifique pour les problèmes de relogement des femmes accueillies et des familles du département ; en 1995, elle obtient les financements de nuits d’hôtel pour répondre aux situations de crise avec nécessité de protection. Elle crée un appartement d’urgence de cinq places, un appartement « aide sociale à l’enfance » et huit places supplémentaires en hébergement à long terme [1]. En 1996, devant l’état d’extrême souffrance des femmes reçues et de celui des personnes en grande précarité, l’équipe met en place une antenne d’écoute médico-sociale. En 1998, la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS) lui confie le traitement en journée du 115, numéro vert des sans-abri.

Ces dernières années, Le Relais de Sénart a assisté à de nombreux changements dans le public accueilli : sa paupérisation progressive, l’arrivée de femmes sans papiers et les demandes de plus en plus fortes d’hébergement en urgence. La structure propose une protection à l’hôtel en urgence et les services sociaux départementaux la sollicitent. En effet, grâce à un financement de la DDASS, elle peut offrir davantage de souplesse aux femmes qui arrivent en urgence. « Cependant, déposer une femme et ses enfants à l’hôtel ne suffit pas, il faut assurer un accompagnement et le nombre croissant de demandes nous pose problème. Cette année en juin, nous avions déjà dépassé le budget alloué pour l’année », explique Mélanie Delwarde la directrice adjointe. Carole Dessert, éducatrice spécialisée, s’inquiète de l’aggravation des violences subies par les femmes accueillies « de plus en plus graves (menaces de mort, utilisation d’armes…), elles augmentent l’hébergement en urgence, voire en province pour éloigner et protéger les femmes ».

Le signalement d’enfants en danger augmente aussi.. Se développent également les demandes d’accueil de femmes de plus en plus déstructurées. La loi sur la sécurité intérieure qui prévoit de délivrer des papiers aux femmes étrangères prostituées qui dénoncent leur proxénète, oblige le Relais à une nouvelle forme d’hébergement : les services de police leur confient la protection de ces femmes. « Dernièrement, ils nous ont demandé d’héberger quatre femmes sans assurer leur protection, ni celle des résidentes ni la nôtre. Nous avions peur que des réseaux de prostitution infiltrent notre structure. À la fin de l’enquête, une des femmes a été tuée », témoigne Carole Dessert en s’inquiétant de nouvelles demandes du même type « sans préparation, formation, ni moyens supplémentaires ».

Une recherche action menée par Le Relais de Sénart et une association sur le thème de l’insertion professionnelle des femmes victimes de violences a révélé une forme de violence encore mal connue : la violence économique [2]. 40 % des femmes interrogées l’ont subie, associée à d’autres formes de violence. Les campagnes contre les violences conjugales et la diffusion de l’Enveff (Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France) ont provoqué une augmentation des coups de téléphone et demandes d’hébergement.

La violence conjugale est-elle en augmentation ? Les femmes en parlent-elles plus facilement ? L’équipe s’interroge. Une équipe, qui, dans certaines situations, se sent «  démunie  ». « Nous recevons des coups de fils menaçants, des insultes… Avant nous pouvions bénéficier de la protection de la police pour accompagner une femme au tribunal, aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Nous avons l’impression que les violences conjugales ne constituent pas une priorité des pouvoirs publics », explique Carole Dessert qui précise que la violence a le plus souvent lieu devant et même dans l’enceinte du tribunal.

Mais tout n’est pas noir, bien entendu. Depuis 1985, les pratiques de cette équipe chaleureuse se sont enrichies. Elle a acquis une expérience et un savoir-faire qu’elle transmet à un personnel très stable et à son tissu de partenaires. « Quand nous réalisons un entretien, nous savons que nous pouvons agir, ce qui nous permet d’être plus réceptifs et d’entendre ce que dit la personne », témoigne Nicole Blaise, la directrice. « Plus on est en capacité de traiter les situations, moins on a peur, plus on peut agir. Savoir que l’on peut compter sur nos partenaires nous libère. On essaie de ne rien laisser au hasard ». L’équipe a des pratiques précises pour protéger le public et les personnes, notamment par un travail en binôme lors de l’entretien, l’accompagnement ou la présence au tribunal…

Face aux problèmes nouvellement apparus, elle joue la carte du travail en réseau. Un réseau constitué de psychologues, avocats sensibilisés aux violences conjugales, médecins, psychiatres, centre médico-psychologique, policiers, équipes de prévention… Réseau sur lequel elle peut compter et qui peut s’appuyer sur elle. Il se réunit une fois par mois sous la houlette de Philip Aïdan, le sociologue de la structure. Dans ce cadre, un groupe de travail réfléchit à une amélioration de la prise en charge des femmes victimes de violences par les médecins, la police et la justice. « Il arrive que la justice classe une plainte plusieurs fois de suite ou que la police refuse de la prendre alors qu’elle est dans l’obligation de le faire même sans certificat médical. La femme a 48 heures pour en fournir un », illustre Carole Dessert. « Il faut sensibiliser tous les acteurs et faire du lien entre eux ».

« Depuis deux ans, nous faisons face à de gros problèmes budgétaires », explique Nicole Blaise, inquiète par les politiques publiques. « Cette année, j’entame pour la première fois une procédure de recours auprès de la commission interrégionale de la tarification sanitaire et sociale. En clair, je suis en contentieux avec la DDASS. Je conteste sa proposition de dotation globale pour l’activité CHRS, compte tenu du manque de moyens accordés par rapport aux besoins ». Cette année la dotation a un taux directeur de 0,6 %. Un accord de revalorisation des salaires dans le cadre de la convention collective a été signé, son incidence financière va bien au-delà des 0,6 %. « Le ministère nous accorde une augmentation de salaire mais le financement pour le confort des usagers diminue. La revalorisation de nos salaires se fait à leur détriment », s’énerve Nicole Blaise. « De plus, et contrairement à ce que prétend la secrétaire d’État à la lutte contre la Précarité et l’Exclusion, Dominique Versini, il y a bien eu des mesures de réductions drastiques sur le financement des CHRS. ».

Une trésorerie en béton est donc nécessaire pour faire face à ces problèmes. La structure assume de plus en plus difficilement la mission de service qui lui a été confiée avec le traitement des appels du 115, faute de moyens. Le nombre d’appel a été multiplié par 13 depuis 1997 sans qu’une augmentation de moyens dans les mêmes proportions ne suive. « Si des moyens supplémentaires ne nous sont pas accordés, nous ne pourrons pas continuer à remplir notre mission », regrette la directrice. La décentralisation qui se profile ne manque pas non plus d’inquiéter l’équipe. « L’État assure 75 % des financements de nos structures. La décentralisation risque de bouleverser toutes les actions », résume Nicole Blaise. « La question du droit des femmes et de celui des plus démunis n’est pas une priorité des politiques ».


[1Places d’hébergement pour mère et enfant de moins de trois ans.

[2La violence économique concerne la privation de moyens ou de biens essentiels (revenu détourné par le conjoint, interdiction de travailler, spoliation…) avec l’objectif de déposséder la victime de toute possibilité d’autonomie financière. L’homme violent utilise ces pressions pour conserver sa domination.


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