N° 725 | du 14 octobre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 octobre 2004

Le CAT de l’Élan offre une activité professionnelle qualifiante

Katia Rouff

Thème : Travail protégé

Ce centre d’aide par le travail accueille 115 travailleurs souffrant de troubles psychiques. Plusieurs ateliers leur permettent de retrouver un rythme de travail et des relations sociales. Ils exercent une activité professionnelle qualifiante, même si elle est parfois loin de leurs rêves ou de leur précédent emploi

Dans le passage Trubert-Bellier à Paris, un camion plein de ballots de linge est stationné devant le Centre d’aide par le travail (CAT). Des hommes et des femmes les transportent dans l’atelier blanchisserie qui traite en moyenne plus d’une tonne de linge par jour. Vingt-quatre travailleurs encadrés par trois moniteurs gèrent calandres, machines à laver, séchoirs, tables à repasser et emballeuse. Les prestations sont les mêmes que dans une blanchisserie traditionnelle et l’atelier compte une centaine de clients : laboratoires, hôtels et restaurants, crèches… Nous sommes au CAT de l’Élan [1] — établissement de l’association de santé mentale l’Élan retrouvé [2] — qui accueille des personnes souffrant d’un handicap psychique. Certaines ont suivi un traitement psychiatrique, d’autres n’ont jamais pu accéder au monde du travail ou en ont été exclues, pour d’autres de fréquentes hospitalisations ont entraîné des difficultés d’intégration. Enfin, certains travailleurs sont des malades stabilisés qui ont perdu beaucoup d’aptitudes sociales et professionnelles avec la maladie.

Après une orientation Cotorep (vers le milieu protégé), les personnes qui désirent travailler au CAT de l’Élan doivent proposer elles-mêmes leur candidature et s’engager à poursuivre leur traitement et leur suivi thérapeutique parallèlement à leur activité professionnelle avec un médecin psychiatre extérieur à la structure. « Nous avons créé ce CAT par manque criant de places pour les personnes souffrant de troubles psychiques ou sortant de l’hôpital psychiatrique », explique François Géraud, le directeur. « Si le nombre de personnes handicapées mentales baisse – avec notamment le dépistage in utero —, celui des personnes handicapées psychiques flambe ». La psychiatrie française est devenue plus sociale et prend davantage en compte le besoin pour ces patients de travailler. Les hospitalisations sont plus courtes et les patients doivent trouver des structures qui les accueillent et leur permettent une intégration sociale et professionnelle. Le handicap psychique est spécifique : absence de demande, variabilité des manifestations, aspect évolutif de la pathologie…

Contrairement aux autres handicaps mentaux, peu évolutifs, il demande des réajustements permanents. « Dans notre CAT, un travailleur peut brutalement décompenser alors qu’il semblait aller bien », illustre Françoise Ossowski, assistante sociale. « Nous devons nous adapter aux fluctuations du comportement, les personnes accueillies n’étant pas toutes forcément stabilisées ». Si un travailleur va mal, le psychiatre de la structure se met en liaison avec le médecin ou l’équipe soignante qui le suit afin qu’il bénéficie d’une aide rapide.

Différents ateliers professionnels

À sa création, en 1993, le CAT de l’Élan proposait des activités de blanchisserie, conditionnement, cuisine, ménage et bureautique. Petit à petit, il a ouvert d’autres ateliers. Aujourd’hui 25 personnes travaillent à la blanchisserie, 27 à l’atelier bureautique-microédition, autant à l’atelier conditionnement, 8 personnes s’occupent de la restauration pour le personnel du CAT et du ménage, 13 officient dans l’atelier couture, 7 réalisent des prestations à l’extérieur et 8 gèrent le pressing, soit un total de 115 travailleurs. Aucune sélection d’âge, de diplôme ou de pathologie (excepté pour les pathologies trop actives) n’est effectuée à l’entrée.

À son admission, le travailleur est placé dans un atelier et reçoit une formation par les moniteurs. Les ateliers bureautique-microédition et conditionnement sont les plus appréciés, le premier est considéré comme valorisant, le second rassure par ses tâches répétitives. Le CAT va bientôt créer de nouveaux services : un atelier rénovation dans le bâtiment et un restaurant de quartier proposant une restauration rapide. L’objectif étant de décloisonner les activités et d’ouvrir les services sur la cité. C’est déjà le cas grâce au pressing des Peupliers, situé dans une rue passante du XIIIe arrondissement où rien n’indique que le personnel est embauché par le CAT et l’atelier blanchisserie permet la rencontre avec des clients grâce à des livraisons à domicile.

Si le CAT doit favoriser l’insertion en milieu ordinaire, il doit aussi respecter le cheminement de chacun. Pour certains, sortir de chez soi, ne plus être considérés par les voisins « comme le fou qui reste toute la journée chez lui », est déjà un grand pas. Le travail donne à ces personnes des points de repères, elles se sentent à nouveau exister, utiles, posent leurs valises, se stabilisent, rencontrent des collègues… Elles souhaitent souvent rester plusieurs années au CAT sans envisager d’essayer de rejoindre le milieu ordinaire. D’autres, après cette expérience professionnelle, désirent rester chez elles, trop fatiguées par le travail et la maladie, ayant eu aussi trop peu de lieux pour se ressourcer entre le travail et la maison. Certaines rejoignent le milieu du soin parce que leurs troubles se sont aggravés, d’autres encore restent chez elles, constatant que le travail n’a pas de sens pour elles.

Un groupe pour travailler son projet professionnel

À l’admission d’un nouveau travailleur, le CAT met en place un projet individuel, comportant un volet social et professionnel et réinterrogé après chaque évaluation. Grâce au projet individuel et aux évaluations une évolution pertinente peut être réalisée pour chaque travailleur. Ainsi chaque mardi matin, Françoise Ossowski anime un « groupe projet » qui comprend vingt séances, durant lesquelles le travailleur élabore son projet professionnel. « Une fois que la personne a fait le deuil du travail rêvé – ce n’est pas toujours facile – elle va élaborer un projet réaliste », explique l’assistante sociale. Le groupe va l’aider à prendre conscience du décalage entre ses rêves professionnels et ses capacités amoindries par la maladie.

Des propos plus faciles à entendre quand ils sont tenus par des collègues plutôt que par des encadrants du CAT. Dans cet atelier, les participants travaillent leur CV et apprennent à se présenter. « Dans un entretien d’embauche certains diront « j’ai pété les plombs, je les pète encore quelques fois, même si ça va mieux, sourit Françoise Ossowski. Ils doivent faire tout un travail pour apprendre à présenter leur parcours sous un aspect positif qui n’effraiera pas les employeurs ». Les compétences acquises, notamment la polyvalence, sont valorisées. Ainsi une femme a pu trouver un poste dans une petite blanchisserie de quartier. Elle est plus lente que les autres, mais à des atouts : au CAT elle a travaillé dans les différents ateliers et bénéficié d’une formation d’agent de pressing.

Après le « groupe projet », les travailleurs qui souhaitent rejoindre le milieu ordinaire sont orientés vers la cellule inter-CAT où des chargés d’insertion les aident à mettre en œuvre leur projet professionnel et à suivre, si nécessaire, une formation qualifiante. Le CAT de l’Élan se veut également lieu de citoyenneté. « Si l’on souhaite vraiment que les travailleurs s’insèrent dans la cité, il faut que nos structures soient déjà des lieux de citoyenneté », insiste François Géraud. Les CAT ne sont pas soumis au droit du travail, hormis l’hygiène et la sécurité, mais celui de l’Élan a choisi de mettre en mettre en place un comité d’entreprise et un CHSCT pour les travailleurs handicapés en plus du conseil de la vie sociale.

Par élection de l’ensemble des travailleurs, six représentants sont désignés pour deux ans. Le comité d’entreprise gère une somme équivalente à 1,25 % de la masse salariale brute, se réunit une fois par mois, aborde les questions salariales, mais aussi la vie quotidienne au CAT et les améliorations demandées par les travailleurs. Chaque réunion fait l’objet d’un compte rendu remis à l’ensemble du personnel du CAT. Le budget global s’élève à environ 29 000 euros utilisés en primes de déménagement, scolarité, naissance, chèques cadeau, cinéma…. « La mise en place des 35 heures a été négociée par les représentants du conseil d’entreprise, illustre le directeur. Ils ont également négocié l’abolition des périodes d’essai non rémunérées, qui peuvent aller jusqu’à 12 mois dans les CAT ».

Toujours dans un souci d’intégration, les quatre heures hebdomadaires consacrées au soutien de deuxième type doivent se faire à l’extérieur (exception faite du « groupe projet ») : activités à caractère médical, psychiatrique, thérapeutique (chant, photo, théâtre… en centre d’accueil thérapeutique à temps partiel), sportif, culturel ou de loisirs. L’embauche des travailleurs du CAT de l’Élan en milieu ordinaire reste très faible. Les grandes entreprises ont externalisé la plupart des tâches que peut assumer un travailleur de CAT (porter le courrier d’un service à un autre, faire des photocopies, du petit travail de jardinage). De plus, le handicap psychique est mal connu et effraie les chefs d’entreprise. Aussi le CAT de l’Élan réfléchit avec d’autres à la mise en place d’une plate-forme qui suivra le travailleur handicapé en entreprise En effet, en cas de crise, l’entreprise n’a aucun interlocuteur qui l’aide à la gérer. Un numéro vert sera alors mis à leur disposition pour les aider à faire face. Une piste pour faciliter l’insertion des personnes handicapées psychiques dans le monde de l’entreprise.


[1CAT de l’Élan - 20-26, passage Trubert-Bellier - 75013 Paris. Tel. 01 44 16 87 87. mail : catelan@elan-retrouve.asso.fr

[2L’association l’Élan retrouvé a été créée en 1948 pour combler l’absence d’institutions relais de l’hospitalisation de longue durée. Elle a notamment ouvert le premier hôpital de jour du monde occidental. Aujourd’hui, elle possède plusieurs établissements qui répondent à des besoins laissés insatisfaits par la psychiatrie de secteur ou la psychiatrie libérale et au désir de libre choix des malades et de leur famille (unité de psychothérapie et de psychopathologie du travail, centre de postcure, unité de soins ambulatoires en alcoologie…).
Élan retrouvé - 23, rue de la Rochefoucauld - 75009 Paris. Tel. 01 49 70 88 88


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