N° 747 | du 31 mars 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 31 mars 2005

Le Bouffadou est organisé autour d’une équipe de professionnels

Mireille Roques

Ici, on ne sait pas forcément qui est qui : personne ne se définit comme malade ou soignant, même si la présence des professionnels est garante du fonctionnement du lieu.

La pièce est vaste, lumineuse, ouverte sur un patio, réchauffée par une cheminée, décorée de photos en noir et blanc, toutes réalisées par des adhérents, comme le sont les mosaïques vives des tables de bistro ou encore Bazile, l’âme du lieu, petit vieux en plâtre et papier mâché qui tient dans ses mains un long bâton évidé : le bouffadou. C’est en effet cette branche de sureau — dans laquelle soufflaient les paysans ardéchois pour réanimer le feu dans l’âtre — qui a donné son nom à cet espace de rencontre et de convivialité.

Né il y a deux ans, il rassemble tous les après-midi — mais aussi certains matins et une fois par mois en soirée — des personnes de tout âge, de toute condition, de tout horizon, encore que, pour la plupart, cet horizon se soit un jour heurté aux murs d’un hôpital psychiatrique ou d’un centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP). Sept animateurs se mêlent au groupe dont Monique Gau, la coordinatrice qui, cet après midi, partage une partie de scrabble tandis que Pascal Liandier, autre membre de l’équipe, anime à l’étage un atelier Internet. De part et d’autre du comptoir, on discute de tout et de rien, comme dans tous les cafés, et de petits groupes se retrouvent autour des tables sous l’œil de deux ou trois solitaires, fidèles mais distants.

Ici, on ne sait pas forcément qui est qui : personne ne se définit comme malade ou soignant, même si la présence des professionnels est garante du fonctionnement du lieu. C’est à leur initiative, d’ailleurs, que le club a été créé, à partir du CATTP intersectoriel. Celui-ci était — est toujours — fortement investi dans des activités partenariales avec artisans et artistes de l’arrondissement mais, à la longue, certains patients le vivaient comme un lieu trop marqué thérapeutiquement. Des échanges entre les soignants et eux est alors née l’idée d’un lieu plus ouvert, moins psychiatrisé, un lieu où ceux que la maladie isole pourraient se retrouver, passer un moment, boire un café ou participer à une activité. La direction du centre hospitalier spécialisé de Maison Blanche a donné son aval et acquis la maison de la rue des Vignoles, une maison d’artiste — elle appartenait à un chanteur célèbre — dans un quartier très populaire du XXe arrondissement de Paris [1]

Pour fonctionner, une association, L’amicale du Bouffadou a été créée et une convention signée avec l’hôpital. Les adhésions [2] sont libres, que l’on soit patient, soignant, ami, famille, artiste, bénévole… Il n’y a aucune obligation de présence ou de régularité.Certains viennent tous les après-midi, de l’ouverture à la fermeture, d’autres de temps en temps, d’autres seulement aux soirées… Des amitiés se nouent qui permettent de s’assurer que l’absent n’a pas de gros problèmes : un coup de fil, un petit mot. Mais rien de formalisé : « Les choses, constate Nathalie, se font naturellement. » Nathalie, comme ses deux copines Nicole et Lydia, a connu le Bouffadou par le CATTP. Nicole a été attirée par les cours de yoga puis par la qualité du lieu. Si elle vient maintenant moins souvent c’est qu’elle a repris des cours de biologie au Centre national des arts et métiers ; Nathalie, par contre est en attente d’une place en CAT. Des trois, seule Lydia se retrouve volontiers derrière le comptoir, les deux autres reconnaissant « ne pas maîtriser la machine (à café) ! ».

Lydia est l’une des plus anciennes adhérentes et elle est très active dans la préparation des soirées. Ainsi, récemment, a-t-elle proposé une soirée orientale et fait venir sa sœur pour danser. Ces soirées connaissent un grand succès : tous les quinze jours une commission formée d’adhérents et d’animateurs discute du thème à venir ; la variété est de mise : danse, philo, karaoké, jazz… Des sorties sont également organisées : randonnées, pique-niques, journée à Lille à l’exposition Rubens… Des entreprises plus ambitieuses mobilisent les adhérents : expositions de photos, de tableaux, représentations, le plus souvent en partenariat avec la mairie d’arrondissement très impliquée et active. Une pièce a même été créée l’an dernier, Je cherche quelqu’une, après tout un travail sur le jeu, l’écriture, les costumes, travail mené par un metteur en scène et une costumière et conclu par représentation publique au théâtre du Lucernaire.

Cette année, c’est un film qui est en préparation. Pour l’instant le metteur en scène, Rached M’Din, a quitté les abords de la cheminée pour s’installer au piano. Il vient au Bouffadou depuis un an et demi et a lancé l’idée d’un scénario historico-comico-policier, « l’énigme du Bouffadoi » : entre l’écriture, la fabrication des costumes, celle des décors et le tournage, plus de la moitié des adhérents participeront à cette création, encadrés et accompagnés par des comédiens et des techniciens professionnels. Nicole Berger sera sans doute du nombre car, depuis trois mois qu’elle fréquente le Bouffadou, elle retrouve le sens de la convivialité et le goût du partage. Ce sont les infirmières qui, à sa sortie de l’hôpital, lui parlent du club et, comme elle a du mal à faire seule la démarche, qui l’y accompagnent. Le lieu la séduit et aussi l’ambiance qui y règne : « On vient de tous horizons. On a tous nos souffrances mais, alors qu’à l’hôpital les gens en parlent, ce n’est pas le cas au Bouffadou. »

En outre, la présence de soignants la rassure : « Quand ça ne va pas, je sais qu’ils sont là pour m’écouter. Je ne suis pas assez sûre de moi pour m’en passer… » Par contre, elle espère que ce passage lui permettra de s’inscrire plus tard dans un autre groupe, peut-être un club de retraités puisqu’elle en a l’âge. Mais sans doute regrettera-t-elle ce brassage car « dans la souffrance, on fait abstraction des classes sociales, des nationalités, de l’âge ! » L’attitude de Nicole va tout à fait dans le sens de Monique Gau que certaines positions de la FNAP Psy agacent. Pour sa part, elle ne pense pas que la présence d’un soignant fasse ressurgir les symptômes. Au contraire : « Il y a un savoir-faire, une éthique, qui permettent d’avoir une écoute clinique et ainsi d’aider la personne avant qu’elle décompense. D’ailleurs, quand quelqu’un ne va pas bien c’est vers le professionnel qu’il se tourne. » Et de s’interroger sur les pathologies respectives de ceux qui fréquentent les clubs sans soignants et ceux qui revendiquent leur présence et, si besoin, leur intervention.

L’équipe permanente du Bouffadou compte huit animateurs — infirmiers, psychologues, psychiatre, ergothérapeute — renforcée ponctuellement par des soignants d’autres structures de l’arrondissement. Tous travaillent également sur le CATTP et peuvent ainsi accompagner ceux qui en sortent et souhaitent continuer leur parcours au Bouffadou. Là, ils pourront souffler dans le bâton creux pour, comme le dit l’un des adhérents, « réanimer le feu de cheminée, refaire surgir la flamme ».


[1Le Bouffadou - 93 rue des Vignoles - 75020 Paris. Tél. 01 43 70 98 14. mail : bouffadou@wanadoo.fr

[2L’association compte près de 200 adhérents à ce jour


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