N° 842 | du 31 mai 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 31 mai 2007

La systémie dans la formation

Philippe Gaberan

Thèmes : Formation, Pratique professionnelle

Centre de formation aux métiers du travail social, l’ADEA intègre l’approche systémique au programme de formation des futurs éducateurs. Par-delà les effets de mode, elle le fait depuis quelques années déjà afin de sensibiliser les futurs professionnels à la complexité de tout système de relations humaines et donc du travail avec les familles

Venu pour apprendre un métier et encore imprégné par le modèle scolaire, tout élève éducateur ayant passé avec succès les épreuves de sélection entre en formation avec une réelle idée de ce qu’elle peut être : une consommation de savoirs et de techniques susceptibles de lui permettre d’exercer un métier.

Travailler d’abord sur soi pour ensuite travailler avec l’autre

Las, il découvre assez vite que la réalité est bien plus complexe que cela ; loin d’être occupés par l’apport d’éléments théoriques nouveaux, les premiers mois de son parcours de professionnalisation sont surtout consacrés à la déconstruction de certaines évidences (l’éducateur est forcément disposé à l’écoute de l’autre) et de certaines représentations allégrement véhiculées par les discours dominants (tout parent maltraitant est forcément condamnable).

Cette première étape, fondatrice bien que déstabilisatrice, vise à amener l’élève éducateur à d’abord se connaître lui-même et ses limites avant que de prétendre pouvoir connaître les autres. C’est un effet de bascule auquel il s’attend rarement. Il venait chercher du concept et se trouve bousculé dans ses percepts. Il rêvait de la psychologie comme d’une discipline mère, capable de lui dire l’alpha et l’oméga de son métier et il est amené à découvrir un champ de savoirs complexes et ramifiés.

À l’ADEA, la psychologie s’enseigne autant qu’elle se pratique. Elle s’enseigne dans le cadre de cours magistraux donnés par des psychologues cliniciens et elle se pratique au sein de groupes d’analyse de la pratique animés par des psychanalystes, lesquels, recrutés dans le cadre d’une démarche pensée avec les formateurs référents du dispositif, n’ont de compte à rendre qu’à eux-mêmes et à leurs élèves. La première surprise des élèves est donc de découvrir que la psychologie est un outil qui travaille Soi, le professionnel, autant que l’Autre, la personne accompagnée. Et c’est bien la spécificité des métiers de l’humain que d’imposer l’idée que pour travailler « avec » et « sur » l’Autre, il faut d’abord travailler « avec » et « sur » Soi.

La psychologie, une discipline complexe et ramifiée

La seconde surprise à laquelle se heurtent assez rapidement les élèves éducateurs est dans la découverte de ce que la psychologie ne se résume pas à la psychanalyse. Ces deux approches possibles de la compréhension du développement psychique de l’être n’auraient jamais dû être confondues et pourtant force est d’admettre que trop souvent l’enseignement de la psychologie se résume aujourd’hui encore à la transmission de la science freudienne.

Alors dans leur cursus de formation, les élèves éducateurs reçoivent un enseignement sur la psychologie génétique de Jean Piaget par une psychologue spécialiste de cette approche. La dimension scientifique de celle-ci et le caractère inéluctablement austère qu’elle lui confère en rebutent forcément plus d’un. Il faut des efforts de pédagogie pour extirper les élèves de la rêverie freudienne, d’abord plus facile même si cette facilité-là n’est qu’illusion. Enfin, ultime ouverture, les élèves éducateurs sont initiés à l’approche systémique appliquée au champ de l’éducation spécialisée. Le choix pédagogique a été fait de confier cette intervention, non pas à une psychologue, mais à un chef de service longtemps formé à l’approche systémique et membre d’un réseau de thérapie systémique. Après une brève présentation de la systémie sur un plan théorique, il expose aux élèves éducateurs comment l’institution au sein de laquelle il travaille en est venue à adopter et à développer les outils nécessaires à une approche systémique de la relation éducative.

Ainsi, tous les éducateurs reçoivent une formation spécifique à l’accueil et à la technique d’entretien avec les familles. Pour lui, c’est la moindre des exigences déontologiques dès lors que la loi vient rappeler que les familles doivent être associées au travail thérapeutique, éducatif et pédagogique mené avec leurs enfants. Et par-delà les effets de mode liés à la vulgarisation de la loi du 2 janvier 2002, il peine à comprendre que la démarche systémique fasse encore l’objet de tant de critiques et de rejets par le secteur de l’éducation spécialisée. Comment travailler avec les familles si les éducateurs ne disposent pas des outils pour le faire ?

Les élèves éducateurs sont alors heureux de découvrir qu’il existe des stratégies et des outils propices à la construction d’une relation éducative qui ne se résume pas à un face-à-face avec l’Autre. La systémie, c’est avant tout une invitation et un soutien à entrer dans la complexité de tout système vivant. Au cours de ces trente dernières années, les éducateurs ont appris à se dégager d’une relation exclusive et toute-puissante pour intégrer à leur champ de pratique d’autres professionnels aux compétences complémentaires aux leurs. Le travail avec les familles exige un effort à la fois similaire et pourtant radicalement différent ; en effet, une famille n’est pas toujours un partenaire volontaire de la relation.

Bien sûr, l’envie vient alors d’éliminer ce « parasite », de se dégager du mandat conféré par un juge qui pourtant préserve l’autorité parentale et de tenir à l’écart les familles des décisions concernant leurs enfants. D’ailleurs, d’un trait de plume, Jean-Jacques Rousseau ne montre-t-il pas l’exemple ? Lui qui dans l’Émile, son traité sur l’éducation, se donne un élève orphelin pour ne plus avoir à négocier avec les parents la nature de l’éducation dispensée à son jeune élève. Il est souvent compliqué de « faire avec ». Et c’est bien faire preuve de professionnalisme que de chercher la coopération de la famille sans pour autant négliger les intérêts du principal intéressé. Et il n’est pas interdit à l’éducateur d’avoir plusieurs outils à sa disposition. S’il n’est plus possible d’ignorer la part de l’inconscient dans la relation et la nécessité de maîtriser a minima les rudiments de la psychanalyse pour être éducateur, il est stupide aujourd’hui de faire l’impasse sur les théories piagétiennes ou d’ignorer les apports de la systémie.

L’immense travail pédagogique requis de la part des centres de formation est de faire en sorte que la diversité des approches ne se traduise pas par un salmigondis de concepts mal digérés mais que le futur éducateur soit en mesure d’aller vers une approche globale de la personne, alliant les dimensions psychiques, affectives et sociales.


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