N°  | du 14 mai 2015 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 14 mai 2015 | Joël Plantet

La survie des éducateurs

Peut-on encore parler de travail éducatif lorsque les équipes sont exsangues, surchargées, en permanente tension professionnelle, et que les services deviennent eux-mêmes maltraitants ? Faillite des politiques de protection de l’enfance ? Or, les investissements d’aujourd’hui construiront la société de demain.

Saturation, manque de moyens, équipes en surcharge, souffrance au travail… Les travailleurs sociaux du service de protection de l’enfance de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) de Seine-Saint-Denis étaient en grève le 16 avril dernier : «  À moyens constants nous devons faire face dans l’urgence à l’augmentation régulière des accueils de jeunes (hors mineurs isolés).  » Et de réclamer au conseil départemental un plan d’urgence, avec créations de postes et de structures d’accueil suffisantes. Depuis le 5 mars, une pétition court dans les circonscriptions et les équipes ASE départementales : «  Nous ne sommes plus en mesure d’assumer nos missions de protection de l’enfance.  »

Le malaise est palpable depuis au moins dix ans : la norme de vingt prises en charge + cinq évaluations par éducateur n’est plus respectée dans la majorité des services, montant parfois jusqu’à 43 suivis par salarié, comme à Saint-Denis. Les retards s’accumulent. L’an dernier, le 30 mars, vingt-trois circonscriptions sur vingt-cinq avaient déjà fermé, sur les mêmes constats. Une délégation a été reçue le 16 avril, et le vice-président du conseil départemental (PS) chargé de l’enfance et de la famille a reconnu l’ampleur des difficultés, et promis la création de 55 places pour jeunes en grande difficulté. Un début. Des négociations vont s’ouvrir ces jours-ci.

Pour les rendre efficaces, la pression ne va pas faiblir : rassemblements bruyants («  Les casseroles de la colère  ») tous les mardi midi au service central de l’ASE, réduction militante d’un certain nombre d’activités (non participation aux audiences, mise sur répondeur, refus de dépasser 25 situations, non-transmission des rapports et statistiques…).

L’idée d’une mobilisation nationale fait son chemin

Arguant de problèmes d’«  absentéisme  », le conseil départemental a prévu un diagnostic, avec la participation, entre autres, du comité d’hygiène et sécurité – conditions de travail (CHS-CT) pour en déterminer l’origine et élaborer d’éventuelles réponses. Absentéisme… Le terme est-il bien choisi ? Certes, des travailleurs sociaux «  craquent  », débordés par leur charge de travail, demandent des reclassements… Mais il s’agit bien, avant tout, d’un problème structurel de pénurie institutionnelle engendrant une évidente impossibilité de travailler correctement.

En outre, «  aujourd’hui la crédibilité du service est atteinte vis-à-vis de nos partenaires institutionnels mais plus grave encore, auprès des jeunes et des familles  ». L’urgence est devenue le mode de fonctionnement quotidien ; des mesures de placement ordonnées par les juges des enfants ne sont pas exécutées ; de nombreux jeunes en grande difficulté changent d’accueil tous les jours faute d’un lieu adapté susceptible de les recevoir sur une période plus longue ; des nourrissons sont maintenus à l’hôpital faute de solution… Comment poursuivre ainsi ?

Des liens avec d’autres départements connaissant des difficultés analogues – Haute-Vienne, Bouches-du-Rhône, Val-de-Marne, Indre-et-Loire, Aude… – sont actuellement en train de s’établir. L’idée d’une mobilisation nationale fait son chemin. Il y a quelques jours, voulant «  redonner du sens à la protection de l’enfance  », les travailleurs sociaux du conseil départemental du Val-de-Marne avaient développé des préoccupations analogues, concernant les vingt services sociaux du départements : enfants en danger en attente d’une réponse, moyens non adaptés, «  professionnels dépossédés de leur technicité au profit d’un pouvoir administratif centralisé  ».

Tout converge : le 2 avril, l’intersyndicale des personnels sociaux du ministère de l’Éducation nationale s’était mobilisée devant les rectorats pour alerter sur leur précarité. La création de 300 postes avait été promise. Suffisant ? Probablement pas. À suivre.