N° 747 | du 31 mars 2005 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 31 mars 2005 | Jacques Trémintin

La société malade de la gestion

Vincent de Gaulejac


éd. Seuil, 2005 (282 p. ; 19 €) | Commander ce livre

Thème : Organisation

Voilà une charge implacable, mais néanmoins fortement argumentée contre une idéologie qui a envahi progressivement tous les pores de notre société. La loi du marché et la compétition généralisée s’imposeraient à tous. Chacun est convoqué au service d’une économie entrée dans une quête de performance et une guerre de position où la seule alternative serait de gagner ou de disparaître.

Le capitalisme financier a remplacé le capitalisme industriel : la valeur de l’entreprise est mesurée quotidiennement à l’aune des marchés. Le comptable s’est substitué au stratège, le court terme au long terme, la recherche du gain immédiat à la mise en place d’une production de qualité. L’obsession de la rentabilité financière a été encore plus accrue par le mode de rémunération des cadres dirigeants qui, au travers des stocks options, sont directement intéressés à la valeur en cours de l’action. Le fragile équilibre entre capital et travail vers lequel tendait l’État social depuis l’après guerre est rompu, le travail n’étant plus considéré qu’en tant que variable secondaire devant être rendue malléable et flexible pour l’adapter aux exigences du marché.

Le nouveau management a tourné le dos au système hiérarchique et disciplinaire qui imposait le contrôle par un surmoi sévère et vigilant. Il l’a remplacé par l’adhésion, l’implication subjective et l’implication affective du salarié, cherchant à transformer l’énergie libidinale en force de travail. Il exige que celui-ci projette son propre idéal dans celui de la firme qui l’emploie. Quand l’individu ne répond pas ou plus à ces exigences, il est alors rejeté. Son employabilité est mesurée à sa capacité de mobilité, de disponibilité et d’adaptabilité. Premier fondement de ce pouvoir managérial qui essaie d’apparaître neutre et impartial : le langage de l’insignifiance qui recouvre la complexité par l’évidence, neutralise les contradictions par le positivisme, éradique les conflits d’intérêts par l’affirmation de valeurs qui se veulent universelles. Le passé est oublié, le présent dévalorisé.

Seul compte l’exaltation de l’avenir : toujours plus haut, toujours mieux, dans une progression sans contradiction où a disparu toute erreur, toute faute, toute imperfection et toute impureté, dans un monde où tout désir doit être satisfait et tout manque supprimé. Second fondement d’une tentative de légitimation : des instruments qui semblent apporter de la transparence là où règne l’arbitraire, de l’objectivité là où domine la contradiction et enfin de la sécurité dans un monde instable et menaçant, mais qui ne relèvent que du syndrome de la quantophrénie (« illusion qui consiste à croire que la réalité peut être comprise et maîtrisée à condition de pouvoir la mesurer. » p.71). Les considérations comptables et financières l’emportent aujourd’hui sur les considérations humaines et sociales. Ce n’est ni une malédiction, ni une fatalité, mais un choix de société.


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