N° 1045 | du 12 janvier 2012 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 12 janvier 2012 | Jacques Trémintin

La société du mérite

Dominique Girardot


éd. Le bord de l’eau, 2011 (228 p. ; 20 €) | Commander ce livre

Thème : Relation

En imposant le principe généralisé du mérite, la société démocratique s’est construite à l’opposé du régime autocratique qui était fondé sur des privilèges liés au hasard de la naissance. Où peut-on trouver meilleure justice et meilleure égalité que dans ces critères de l’effort et de la compétence individuelle ? Tel est, en tout cas, le credo républicain qui s’est imposé depuis plus de deux siècles. Pourtant, sous des apparences accortes, l’idéologie du mérite est porteuse d’une redoutable puissance de dislocation sociale : c’est là toute la démonstration de l’ouvrage de Dominique Girardot.

D’abord, parce qu’en donnant l’illusion que chacun serait le seul responsable de sa réussite (grâce à son travail) ou de son échec (à cause de son laisser faire), on s’exonère de toute idée de coopération, d’interdépendance et de relations avec les autres. Nous nous conduisons alors, comme si tout dépendait exclusivement de nous, en ignorant l’impérative nécessité de composer avec des volontés multiples et disparates.

Ensuite, parce que cette idéologie dénie les limites de la puissance humaine, sa contingence, sa part d’inexplicable et d’arbitraire et ignore l’irruption de la tragédie et de la grâce. Il suffirait alors de savoir se placer au bon moment, au bon endroit. Il n’y aurait plus que des ratages et des succès, mesurés à l’aune des bons ou des mauvais calculs. Et puisque la réalité est censée céder sous nos efforts, il faudrait se méfier de ceux qui en fausseraient le jeu. L’autre ne serait qu’un obstacle à faire valoir sa propre valeur. A la dureté de certaines situations vécues, se rajoute alors la cruauté de la croire justifiée. Or, si nous avons effectivement prise sur notre vie, nous ne la maîtrisons jamais complètement. Les événements qui nous affectent ne sont tenus à aucune obligation.

Encore, parce que l’idéologie du mérite induit une mesure objective qui s’appuie sur le degré d’utilité et d’efficacité mises en œuvre. Le modèle idoine serait celui du bon gestionnaire qui sait mener son existence, en évitant de s’engager dans ce qui n’aura peut-être pas d’effets ou produira des complications. Le sujet se trouve alors réduit à ses performances factuelles. On se situe là, en pleine confusion entre ce que l’on fait et ce que l’on est, entre ce que l’on gagne et ce que l’on vaut. L’idéologie du mérite est instrumentalisée par le néolibéralisme qui pose que le seul intérêt qui vaille est l’intérêt pour soi, le salut venant de la rivalité concurrentielle, seule à même d’objectiver la valeur individuelle. Si le mérite devait guider l’attribution de places et de distinctions, ce n’est pas sous condition de performances, mais inconditionnellement en tant qu’être humain ou en tant que membre d’une même communauté.


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