N° 808 | du 14 septembre 2006 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 14 septembre 2006 | Philippe Gaberan

La santé mentale en actes. De la clinique au politique

Sous la direction de Jean Furtos & Christian Laval


éd. érès, 2006 (353 p. ; 25 €) | Commander ce livre

Thème : Maladie mentale

Immense ouvrage que celui-ci ! Immense par le nombre de pages, par le nombre et la qualité des contributions et aussi par la déconstruction des représentations qu’il propose. Rien que l’introduction de Jean Furtos est, à elle toute seule, un immense chantier à ciel ouvert. Elle propose de tricoter ensemble la clinique, les sciences humaines, l’économie et le politique afin de tisser « une toile complexe, loin des perfections utopiques » (p.9).

Cela suppose de poser une bonne fois pour toutes la distinction entre « santé mentale » et « souffrances psychiques », car si la seconde prend racine dans l’histoire individuelle du patient, la première, en revanche, est indéniablement « d’essence éthique et politique » (p.15). Une évidence que ne songe nullement à dénier Jean-Jacques Queyranne, président de la région Rhône-Alpes, qui dans la préface affirme : « Il est de notre devoir de responsabilité d’élus de mettre en œuvre des politiques de santé publique adaptées aux situations et aux attentes de chacun. » (p.8). Il ne s’agit donc plus de seulement savoir « comment soulager des souffrances psychiques ? », mais « comment éviter que de plus en plus de citoyens soient touchés par celles-ci ? »

À cet égard Miguel Benassayag souligne combien, en très peu de temps, la société est passée « d’une confiance extrême dans le futur, dans l’avenir, pour être, aujourd’hui, une société qui a très peur de l’avenir » (p.350). La peur est sans doute le mot clef de cet ouvrage de santé mentale : peur de perdre son identité, selon Alain Ehrenberg (p. 258), peur de l’agresseur dans le cadre de violences extrêmes liées aux guerres civiles ou ethniques (pp.209 et suiv.) ou, plus prosaïquement, peur du licenciement (p. 169) ou peur du supérieur hiérarchique (p.138). Ce sentiment de peur diffus s’accompagne d’une perte de croyances au progrès et à la raison, laquelle conduit René Kaës au constat de la « défaillance des garants méta sociaux de la vie sociale » et au déchaînement d’une violence sociale incontrôlée. Celle-ci entraîne « la culture de l’anomie : aucune loi ne peut s’imposer à quiconque, puisque toutes sont devenues arbitraires ou équivalentes, c’est-à-dire indifférenciatrices… » (p.251).

On l’aura compris, cet ouvrage aborde la souffrance psychique dans l’espace public selon une approche croisée du politique et de la clinique, du collectif et de l’individuel. Dans son introduction, Jean Furtos esquisse fort justement la réalité de ces « personnes qui ne peuvent plus demander ni aide ni soin, même quand tout va mal. ». Né d’un colloque international, s’étant tenu à Lyon en 2004, ce livre est le signe que la psychiatrie vit encore. Et c’est une bonne nouvelle !


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