N° 880 | du 10 avril 2008

Faits de société

Le 10 avril 2008

La révolte du handicap

Joël Plantet

Les personnes handicapées veulent non seulement survivre, mais aussi vivre et qui plus est, vivre décemment. Malgré la loi du 11 février 2005, aucun revenu d’existence décent n’est prévu pour les personnes ne pouvant pas ou plus travailler. Le 29 mars, une formidable manifestation, inattendue et particulièrement réussie, venait fermement rappeler cette évidence aux pouvoirs publics. Qui font la sourde oreille

Fixée à 628,10 € mensuels, l’allocation adultes handicapés (AAH) est versée à 810 000 personnes qui ne peuvent pas travailler. Certes, l’opportune annonce présidentielle d’une augmentation de 5 % l’a fait royalement passer à 652 € (à partir de septembre prochain). La visibilité de ceux qui sont concernés reste toute relative… Une élue handicapée faisait un calcul après les élections : sur trente-six villes de plus de cent mille habitants et 2421 élus sortants, on ne comptait que sept personnes handicapées, soit 0,4 % alors que celles-ci représentent environ 15 % de la population.

Impressionnant. Treize trains, cinq avions, sept cents autocars affrétés pour cette « marche sur l’Élysée ». Jamais on n’avait vu autant d’accidentés de la vie, de personnes sourdes ou aveugles, invalides ou paraplégiques, myopathes, séropositives aussi, réunies ensemble dans la rue, faisant voisiner un nombre faramineux de fauteuils roulants, de cannes blanches, de béquilles, de chiens d’assistance… « Historique », donc, de l’avis général : des dizaines de milliers de personnes handicapées, malades ou invalides manifestant pour « un revenu d’existence décent » au moins égal au SMIC (1280 € brut par mois). Jamais autant de situations différentes ne s’étaient retrouvées à défiler ensemble sur le pavé : handicapés de naissance – physiques et mentaux –, accidentés du travail, personnes victimes de maladies « invisibles » mais invalidantes, etc.

Encadrés par un important dispositif logistique et sanitaire, les manifestants ont fait la preuve éclatante de leur visibilité. Regroupant une centaine d’associations, le collectif Ni pauvre ni soumis a en effet rassemblé, le 29 mars, environ 30 000 participants (la police n’en a aperçu que 16 500). Ses couleurs – jaune et noir – ont investi les grands boulevards parisiens et ses slogans se sont puissamment fait entendre : « Handicap, maladie, invalidité, revenu minimum d’existence » (banderole en début de cortège), « handicap + pauvreté = double peine », « la dignité, oui, la charité, non », « 628 € par mois, pouvoir d’achat, pouvoir de rien ! »…

La question des franchises médicales était largement présente dans le cortège : en effet, non seulement les personnes souffrant d’un handicap ne sont d’aucune manière exonérées des franchises, mais encore celles-ci, dans certains cas, empêchent-elles l’accès aux soins. Un collectif national appelle d’ailleurs, ce 12 avril, à un rassemblement devant le ministère de la Santé, avec dépôt symbolique de boîtes vides de médicaments… Et son appel contre les franchises a déjà recueilli plus de 500 000 signatures.

À la fin de la manifestation du 29 mars, une autre pétition réunissant plus de cinquante mille signatures a été remise à l’Élysée pour exiger un revenu d’existence « décent ». Le ministre du Travail et la secrétaire d’État chargée de la Solidarité, Xavier Bertrand et Valérie Létard, ont reçu le 1er avril le collectif organisateur. Las, les associations sont restées sur leur faim, estimant n’avoir reçu « aucune réponse » du gouvernement quant à leur demande principale d’un revenu d’existence, l’un des participants n’hésitant pas à qualifier l’entrevue d’« affligeante ». Le porte-parole de la délégation – Jean-Marie Barbier, président de l’association des paralysés de France (APF) – a confirmé le désappointement : « Il n’y a pas à cet instant de réponse à la manifestation du 29 mars. On nous renvoie à des rendez-vous ultérieurs déjà prévus [les groupes de travail et la conférence sur le handicap prévue pour le 10 juin, ndlr] »… Ajoutant même que l’échange avait été « un petit peu tendu », la délégation a exprimé sa totale déception : « Nous espérions avoir des pistes, des affirmations selon lesquelles les personnes qui ne peuvent pas travailler pourraient bénéficier d’un revenu d’existence décent. Nous n’avons pas de réponse ».

Pourtant, Sarkozy n’avait pas été avare de promesses pendant sa campagne électorale : revalorisation de 25 % de l’AAH, droit opposable à la scolarisation des enfants handicapés, quotas de logement réservés dans les logements HLM… Un plan d’action gouvernemental doit certes être présenté le 10 juin à la conférence nationale du handicap, présidée par le chef de l’État. Les groupes de travail mis en place regrouperont associations et conseils généraux. Mais cette conférence, en principe centrée sur l’emploi – ses objectifs restent de faciliter le retour à l’emploi –, suscite déjà des appréhensions : quid de ceux qui se trouvent dans l’incapacité de travailler ? Surtout, comment continuer d’ignorer ces milliers de personnes handicapées condamnées à vivre sous le niveau de seuil de pauvreté (817 € par mois pour une personne seule) ?