N° 867 | du 10 janvier 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 janvier 2008

La réalité inconsidérée du traitement de masse

Entretien avec Philippe Grollemund, directeur de la MDPH de l’Essonne.

Propos recueillis par Marianne Langlet.

Est-ce que l’installation de votre MDPH est achevée ?

Certainement pas ! Nous avons bien avancé mais il reste encore beaucoup à faire. Du point de vue matériel, nous avons des travaux d’accessibilité en vue. Le département a acheté des locaux pour que nous puissions nous y installer très rapidement mais le bâtiment nécessite des aménagements. Aujourd’hui, une personne en fauteuil roulant ne peut pas accéder au deuxième étage. Nous allons y remédier. Du point de vue fonctionnel, nous n’avons pas encore la totalité des personnes nécessaires à l’équipe. Nous allons la compléter l’année prochaine par une dizaine de postes. Aujourd’hui, nous sommes soixante et onze, l’année prochaine nous serons quatre-vingt-une personnes. Nous rendons quarante-deux mille décisions et avons vingt mille usagers par an. Compte tenu du volume à traiter et de ce que la loi nous demande de faire, c’est à dire des rencontres personnalisées au maximum, nous avons besoin de beaucoup de monde.

Avez-vous résorbé le retard hérité de la Cotorep ?

Nous n’avons plus de stock de retard dû à l’héritage. Toutefois, pendant que vous traitez ce stock, vous ne vous occupez pas des nouvelles demandes, donc cela revient à peu près au même. Nous sommes actuellement, en novembre, en train d’enregistrer les dossiers arrivés la seconde quinzaine de juillet. Une fois enregistré, cela va assez vite. Notre goulot d’étranglement est surtout au niveau de l’enregistrement. Pourquoi ? Imaginez que vous embauchez une personne entre vingt et trente ans à titre de renfort. Elle a l’habitude de l’informatique et vous la mettez devant un outil antique conçu dans les années 80. ITAC, notre logiciel, fonctionne avec des codes, c’est-à-dire qu’il faut avoir neuf cents codes dans la tête pour pouvoir travailler. Impossible de les apprendre en une semaine. Nous devrions en changer enfin l’année prochaine. Mais en attendant nous n’avons pas le choix. L’Etat nous a transféré une ruine.

Un des objectifs de la loi était de faire des MDPH un guichet unique, y êtes-vous parvenu ?

Nous sommes là dans un mythe. Il faut bien comprendre que la MDPH n’a pas la main, par exemple, sur la création d’établissements, sur le décompte des places disponibles dans les entreprises au titre du quota. La MDPH n’a pas la main sur les questions d’accessibilité dans les transports, les bâtiments… Je pense que les maisons départementales des personnes handicapées permettent à la société française de dire aux personnes : il existe des institutions spécialisées pour répondre à vos problèmes, allez-y.

Autre objectif de la loi, une approche individualisée des demandes, y parvenez-vous ?

Tenter d’appréhender les besoins globaux de la personne est un exercice très difficile. Face à une demande de carte d’invalidité, par exemple, tout le monde dit : c’est facile à traiter. Je ne suis pas d’accord. Derrière cette demande se cachent peut-être d’autres problématiques mais la personne n’ose pas les dire ou n’y pense pas. Or, nous avons sans doute à notre disposition des mesures qui répondraient à ces problèmes. Mais actuellement, dans le mode de traitement des dossiers, nous n’en sommes pas là. Cela reste un souhait d’aller voir derrière la première demande. Nous le faisons bien sûr pour les prestations de compensation du handicap, mais le nombre de demandes est beaucoup plus faible, de l’ordre de mille par an. Nous allons essayer ici d’avoir cette même approche avec les premières demandes d’allocation adulte handicapé (AAH).

Pourtant la loi stipule bien que cette approche globale doit exister pour chaque demande ?

Oui. La loi est très ambitieuse. Je crois que le législateur ne s’est pas rendu compte de ce qu’il nous demandait. Il demande que nous traitions chaque cas particulier en oubliant que nous sommes dans une production de masse. La réalité du traitement de masse n’a jamais été prise en compte par la loi. C’est là toute notre difficulté.

Mais dans ce cas, est-ce que les MDPH parviendront un jour à surmonter cette difficulté ou est-ce que la loi est irréaliste ?

Je n’y crois pas tellement mais nous nous mettons quand même en position pour tenter de la surmonter. Le plan de compensation qui doit, en principe, être proposé à chaque personne est une très belle idée, mais y parvenir est très compliqué. Il faut que dès le dépôt du dossier, tous les professionnels se penchent sur la situation pour évaluer non seulement les demandes de la personne mais surtout étudier sa situation et réfléchir à ce que nous pourrions lui proposer pour répondre à ses besoins globaux. C’est une rupture totale avec ce qui se faisait auparavant, à savoir traiter le dossier demande par demande. Il faut une toute autre organisation et une toute autre culture de travail. Les personnels doivent être, par exemple, très disponibles, or notre équipe médicale est composée de personnes qui ont des activités à l’extérieur et des emplois du temps très chargés. Par ailleurs, les délais de traitement peuvent être très différents d’une demande à une autre. Hier, en commission, j’ai encore eu un tel exemple : nous repassons ce dossier pour la troisième fois parce que trois éléments se retrouvent dans la demande de prestation de compensation du handicap.

Or, chacun de ces éléments nécessite des délais d’investigation différents. Nous avons tout d’abord décidé en urgence d’attribuer une aide humaine parce que l’évaluation pouvait être rapide. En parallèle, la personne demandait également une aide technique et un aménagement du logement. L’ergothérapeute de notre équipe s’est rendu sur place pour évaluer le besoin d’aide technique, cela a donc été plus long que la décision d’aide humaine et nous avons repassé le dossier pour décider de cette aide technique. Ensuite, l’aménagement du logement a nécessité l’intervention d’un organisme extérieur et nous n’avons pu finaliser la décision que trois mois plus tard. Cet exemple montre bien que le plan de compensation, l’approche globale restent complexes. C’est notre ligne de mire, notre ligne d’horizon, mais vous savez, plus vous avancez, plus elle recule.


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