N° 516 | du 27 janvier 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 janvier 2000

La profession d’éducateur de jeunes enfants en ébullition

Philippe Gaberan

Thème : Petite enfance

Rassemblés à Marseille en octobre 1999, ces professionnels de la petite enfance ont cherché à compter leur force et leur représentativité sur le plan national, à confronter leurs expériences, à engranger des savoirs et à arracher une reconnaissance statutaire par la réforme du décret régissant leur profession. Récit sur l’enthousiasme d’une troupe très majoritairement féminine qui attire, néanmoins, de plus en plus d’hommes

Le monde de la petite enfance est d’emblée un monde accueillant qui pousse au rêve et à la nostalgie des temps perdus. Dans le patio d’accueil du Palais des congrès de Marseille, les exposants donnent à voir de la matière, des formes et des couleurs qui sont rarement aperçues dans les colloques classiques. Les poupées en chiffon côtoient les nounours au poil lustré tandis que les fabricants de mobilier rivalisent d’ingéniosité pour mettre l’espace à la dimension des tout petits.

Ainsi, au stand de Alphée rêve, une ancienne éducatrice spécialisée présente un mobilier en bois pour l’aménagement intérieur des espaces de vie de l’enfant. Curieux de savoir comment une éducatrice parvient à se recycler de cette originale façon, elle nous avoue sans peine que, au bout de 18 ans de métier, elle a choisi d’associer ses compétences à celles de son compagnon ébéniste pour concevoir et proposer de l’aménagement intérieur. Juste à côté, au stand Marionnettes et pédagogie et devant un auditoire de professionnelles captivées, la démonstratrice simule l’endormissement d’un bébé chimpanzé par le biais d’une marionnette en peluche, à la moue fort sympathique. L’animal suce son pouce, murmure quelque chose à l’oreille de la personne, se replie sur lui-même en position fœtale et s’endort. Mais il ne faut pas s’y tromper tout cela est bel et bien sérieux.

Tous les deux ans, la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants (FNEJE) réunit ses « adhérents » pour son université d’automne. La FNEJE est un témoin vivant, bien que de plus en plus rare, de ces grandes fédérations de professionnels de l’éducation. Son dynamisme et son rôle dans la lutte en faveur de la reconnaissance des métiers de la petite enfance ne peuvent pas être remis en question tout comme son statut d’interlocuteur privilégié du gouvernement en matière de la politique de l’enfance et de la famille (lire…).

Pourtant sur les près de six cents congressistes réunis à Marseille, seulement 135 sont adhérents à la fédération par le biais de ses associations locales. De fait, la FNEJE 13 est active sur son stand afin de récolter les adhésions ou les cotisations non payées. Marseille est le port d’attache de ces universités d’automnes. Nous voulions y voir un clin d’œil susceptible de faire coïncider le chiffre « 13 » du département avec celui des XIIIe universités. Mais non, là n’était point l’intention semble-t-il. Les organisateurs nous confient que le choix de l’implantation du congrès est guidé par le dynamisme des associations locales, c’est-à-dire départementales et adhérentes à la fédération, qui peuvent donner un coup de main.

Pour les membres du conseil d’administration de la FNEJE, l’université d’automne est d’abord l’occasion de se retrouver. Ici, le phénomène associatif joue son rôle à fond, il permet de rompre l’isolement et le travail de chacun dans son coin. Au stand de la CERPE, centre de formation d’Aubervillers, deux éducatrices interpellent une formatrice qui fut intervenante dans la précédente université d’été et engagent une discussion sur le terme de l’accueil de « l’enfant sourd ». Elles avouent n’être pas tout à fait d’accord avec ce que la formatrice a dit à l’époque et elles souhaitent en débattre.

La réflexion a donc cheminé durant deux ans. Preuve que ces journées sont aussi un lieu de réassurance des savoirs et d’apprentissage. De fait, dans la grande salle du Palais des congrès de Marseille, l’écoute se fera très studieuse. La prise de note ira bon train et d’aucunes doubleront leurs écrits par un enregistrement au magnétophone. Les attitudes reflètent toutes une quête d’informations et une demande de savoirs. Une congressiste confie à sa voisine qu’elle est contente d’être là et qu’il y a trop longtemps qu’elle n’a pas eu l’occasion de s’arrêter pour prendre le temps de réfléchir.

À 9h 50, les organisateurs savent que le colloque débutera en retard. Ils viennent de recevoir un coup de fil de l’aéroport où vient d’arriver M. Rémy, le délégué interministériel à la famille. Il faut traverser la ville avant de parvenir au parc Chanot et la circulation est dense. Tant pis pour le timing, l’homme est attendu, il a quelque chose à dire. Ses fonctions lui donnent un quasi-rang de ministre et c’est lui qui, en place depuis un an, coordonne la politique de la famille de l’actuel gouvernement.

Aussi, les professionnels attendent-ils l’adoption et la publication de la remise à jour du décret régissant les modalités d’accueil et de garde des petits enfants. Il s’agit d’une attente qui dure puisque le travail de révision a commencé bien avant l’arrivée de M. Rémy et que le projet en est à la 38 ou 39e mouture. Or, parmi toutes les mesures contenues dans le décret, l’une doit traduire la reconnaissance du statut de l’éducateur jeune enfant notamment en autorisant enfin l’accès de celui-ci à la direction de certaines crèches et haltes-garderies. Ces postes étant jusqu’alors occupés par des infirmières puéricultrices.

Ce combat des éducateurs ne s’inscrit pas dans le schéma désormais classique de la lutte des places mais dans la volonté de faire admettre la dimension éducative des structures d’accueil et de garde de jeunes enfants. En fait, M. Rémy parlera d’avancée significative concernant l’élaboration du décret. Il promet une parution avant la fin de l’année mais aucune assurance dans le temps présent et dans le cadre du congrès. Son allocution sera ponctuée d’autant de signes de découragement que d’applaudissement.

La profession est féminine à 96 % et le panel présent au forum ne trahit pas les chiffres. Il y a quelques « mecs » tout de même, à l’image de Hervé. À l’apparence et au look vestimentaire, une salopette à petits carreaux noirs et blancs, l’homme fait « jeune » éducateur jeune enfant. A priori, il appartient donc à une catégorie d’homme ayant grandi dans une culture reconnaissant au « mâle » la capacité de pouvoir materner l’enfant.

En fait, Hervé a 36 ans et sa survenue dans le métier suit un long cheminement. Sortie de l’école sans le bac, il a d’abord touché aux métiers de l’horticulture avant de partir pour l’armée. À son retour, il rejoint le monde de la prévention de quartier, s’occupe un temps des personnes âgées avant que de se fixer sur les métiers de l’animation. D’ailleurs, Hervé remarque fort justement que dans les métiers de l’animation, y compris auprès de la toute petite enfance, il y a beaucoup d’intervenants hommes. Il explique cette différence par le fait que l’animation est moins marquée par l’image de nursing et de maternage dont sont empreintes les structures de haltes-garderies ou de crèches.

Hervé a donc grimpé un par un les échelons de la qualification professionnelle afin d’accéder à la formation d’EJE et obtenir son diplôme en 1990. Il affirme qu’au bout de dix ans d’expérience il se sent bien dans sa peau et absolument pas dévalorisé, ni dans sa virilité ni dans la qualité de sa vie professionnelle. Car, à juste titre d’ailleurs, il remarque que si les mœurs rendent acceptable l’idée que l’homme puisse s’occuper du tout petit, qu’il s’agit même là d’un plus recherché, cette évolution n’est valable qu’au sein de l’espace familial. L’homme est dans son rôle de père lorsqu’il s’occupe de ses propres enfants. En revanche, dès lors, que ces qualités sont développées en dehors du cercle familial, l’engagement parait suspect. En effet, s’occuper des tout petits est perçu par les ex-collègues animateurs comme étant la recherche d’une planque ou d’un job sans risque.


Dans le même numéro

Dossiers

Les EJE en recherche de reconnaissance

À l’heure où tant de professionnels boudent la dimension éducative de leur travail, ceux de la petite enfance revendiquent haut et fort leur statut d’éducateur. Ils souhaitent que les crèches et halte-garderies soient autre chose que des « consignes »

Lire la suite…