N°  | du 12 juillet 2007 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 12 juillet 2007 | Nathalie Bougeard

La prison vue de l’intérieur. Regards et paroles de ceux qui travaillent derrière les murs


éd. Albin Michel, 2007 (348 p. ; 19 €) | Commander ce livre

Thème : Prison

À l’initiative du ministère de la Justice vient d’être publié un livre documentaire construit à partir de témoignages de ceux qui y travaillent.
D’abord il y a l’idée, incontestablement intéressante : faire témoigner les personnes qui travaillent dans les prisons, les fonctionnaires mais aussi les intervenants extérieurs comme par exemple un aumônier ou une comédienne. « Au début des années 2000, l’univers carcéral a commencé à faire l’objet de l’attention des médias. Mais dans la plupart des cas, la parole n’est pas donnée à ceux qui travaillent dans les prisons », confie-t-on au ministère. Principale raison : l’article 226.13 du code pénal qui soumet les fonctionnaires au secret professionnel. Mais face à la violente dénonciation des conditions de vie à l’intérieur des hauts murs, l’administration a bien senti qu’elle devait réagir.

Ensuite, il y a aussi la préface de Patrick Chamoiseau. Lauréat du prix Goncourt avec Texaco en 1992, l’écrivain martiniquais est aujourd’hui éducateur au tribunal pour enfants de Fort-de-France. Fort de son expérience dans les années 90 à Fleury-Mérogis, l’homme sait incontestablement de quoi il parle : « La prison est invisible. Elle se dérobe bien entendu aux yeux qui longent ses murs de ville ou de campagne », prévient-il dès les premières lignes de sa contribution. Puis, dans ce texte de quatre pages, il explique le paradoxe de la prison. « Chacun dans sa fonction dit connaître une prison… qui se dérobe à lui. Et c’est pareil de toutes les présences, de tous les métiers, de tous les regards qui arpentent cet espace-temps pénitentiaire. La prison leur reste invisible car elle ne livre que des visions partielles, partiales, des rognures d’instants élargies par de fausses cohérences ». Son avertissement est salutaire : il permet à chacun de démarrer ce livre en admettant que le point de vue des autres professionnels complètera une vision forcément parcellaire.

En 2001, le projet d’un livre pédagogique sur l’administration pénitentiaire est donc mis sur les rails. Outre des contributions reçues spontanément, une prestataire extérieure chargée de cette mission spécifique recueille des témoignages, au total près de deux cents. « En 2003, Cécile Barthélémy m’a sollicité pour passer une demi-journée avec moi. Ce que j’ai évidemment accepté », se souvient Alain Jego, aujourd’hui directeur régional de l’administration pénitentiaire pour le Grand Ouest. Et d’ajouter : « En janvier 2000, lorsqu’est sorti le livre de Véronique Vasseur (médecin chef à la prison de la Santé ndlr), j’étais directeur de cet établissement. J’ai profondément été blessé par ce livre car en 25 ans de carrière, je sais qu’il y a eu de profonds bouleversements, notamment sur les plans de l’humanisation et du décloisonnement. On ne peut pas affirmer qu’aujourd’hui la prison est la même qu’il y a trente ans. C’est aussi pour cela que j’ai eu envie de témoigner ».

Pour le père Marc Tregouet, aumônier à la prison de Nantes, le témoignage est venu naturellement : « On m’a demandé de parler de la spiritualité en prison. J’ai écrit quatre pages en 2002 et puis je n’ai plus eu de nouvelles jusqu’à ce que le livre sorte. Et là, j’ai apprécié de retrouver ce que j’avais écrit », souligne le religieux. De son côté, Christian Mercier, chef du département sécurité et détention à la direction régionale, estime que « ce livre est une réponse au regard souvent manichéen des médias ». « Et puis, ajoute-t-il, la prison, il faut en parler. Ainsi, je pense qu’en ayant trop voulu protéger le lieu où nous travaillons, nous avons contribué à ce que les choses n’évoluent pas. Exemple concret : l’architecture souvent très datée de certains établissements ». À ses côtés, Joël Gard, directeur du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) du Calvados veut que les lecteurs comprennent la réalité de la prison : « Je suis à ce poste depuis 1983 et depuis le début, j’envisage mon travail comme une ouverture de portes. En signant par exemple des conventions avec des théâtres, des associations sportives, en accompagnant les détenus pendant leur aménagement de peine, etc. Il faut que le grand public sache cela ».

La construction du livre est des plus classiques puisque le chapitrage reprend des thèmes comme 24 heures en détention, les premiers jours, la vie privée, le travail ou encore la sécurité. Le parti pris a en effet été de mettre en forme la quasi-totalité des témoignages recueillis. Au final, cela forme un texte très neutre où tout est décrit - certes - avec précision et exactitude mais qui manque singulièrement de sensibilité. À la lecture de La prison vue de l’intérieur, on se retrouve aussi perplexe que face à un docu-fiction, cette nouvelle génération de programmes télévisés qui traitent d’un événement historique tout en faisant appel à la fiction et à des comédiens. Fort heureusement, chaque chapitre comprend un rappel des principaux textes de lois ou articles du Code de procédure pénale en vigueur et un témoignage de professionnel. Grâce à cela, le lecteur dispose d’éléments concrets.