N° 901 | du 16 octobre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 octobre 2008

La prise en charge des délinquants sexuels à l’extérieur de la prison

Caroline Lefebvre

Thèmes : Justice, Prison

Parler pour ne pas rechuter. Au service pénitentiaire d’insertion et de probation de Besançon, comme à celui d’Angoulême, deux conseillères d’insertion et de probation animent un groupe de parole pour délinquants sexuels à l’extérieur de la prison. Une expérience mise en place après un cheminement de trois ans mais dont la généralisation, voulue par le ministère de la Justice, pose de nombreuses questions.

Au service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) en milieu ouvert de Besançon [1], la réflexion est partie d’un constat de malaise : tous les conseillers d’insertion et de probation (CIP) avouaient plus ou moins des difficultés à mener des entretiens individuels avec des auteurs de crimes ou délits sexuels, dans le cadre d’un sursis avec mise à l’épreuve ou d’une libération conditionnelle. Martine Grandclément, la chef de service, décrit cette impression d’aboutir à une impasse : « Certains savent très bien dire ce qu’on veut entendre. Si on les écoute, en entretien, tout va toujours bien. »

En outre, les travailleurs sociaux, qui ne choisissent pas le type de dossier qu’ils vont suivre, ne sont pas toujours à l’aise avec la question du sexe, tabou suprême. Ils ont parfois du mal à aborder les faits. « Les limites de l’entretien individuel viennent aussi de l’insuffisance de formation des conseillers par rapport à ce public, observe Béatrice Asencio, CIP à Dole. Car il y a vingt ans, il y avait beaucoup moins de condamnés sur ces problèmes, et pas d’obligation de soins à la sortie de prison. »

L’idée d’un groupe de parole germe de cette volonté de travailler différemment, d’autant que le service a déjà éprouvé les bénéfices d’une telle action auprès d’un public condamné pour conduite en état d’ivresse. Auprès des délinquants sexuels, le suivi collectif existe, notamment en prison, mais mené par des psychiatres ou des psychologues. Là, il s’agirait d’un groupe à visée non thérapeutique, animé par deux CIP.

La démarche, adoptée au Canada depuis une vingtaine d’années, a déjà été expérimentée au SPIP d’Angoulême. L’équipe de Besançon se renseigne, rencontre des experts psychiatres. Deux CIP volontaires, Béatrice Asencio et Frédérique Notaro, suivent pendant deux ans une formation sur la prise en charge des délinquants sexuels et une autre, quatre fois une semaine, sur les groupes de parole. Une psychologue extérieure au service les aide à élaborer la méthodologie, à étudier la mise en place du dispositif. Objectif : prévenir la récidive en amenant les personnes à comprendre les circonstances qui les ont conduites à passer à l’acte.

Fin 2006, un premier groupe de six personnes commence à se réunir, à raison de deux heures un samedi par mois, pour huit séances. Tous restent anonymes, tous sont volontaires : ils ont été repérés par leur conseiller comme susceptibles d’intégrer le groupe à la place du suivi individuel. Plusieurs ont refusé la proposition, ils ne se sentaient pas capables de faire face aux autres ou de supporter les remarques.

L’ensemble est volontairement hétérogène, afin de favoriser le questionnement. « La problématique n’est pas du tout la même entre un père incestueux, un exhibitionniste ou un pervers à scénario, précise Martine Grandclément. Mais tous ont en commun une condamnation pour un acte à caractère infamant, qui engendre la réprobation sociale, un acte qu’on tait et qui rajoute de la difficulté au lien social. » Certains – les pédophiles notamment – sont mieux intégrés socialement, parlent facilement, ce qui favorise la dynamique de groupe, la mise en mots et l’introspection.

« La première rencontre est consacrée à la présentation de la situation sociale, professionnelle, familiale de chacun, et aux circonstances de la condamnation, raconte Béatrice Asencio, l’une des deux animatrices. Elle sert à dédramatiser, à aborder les crimes et délits sans honte, car les participants viennent toujours avec appréhension la première fois. » Pour Cathy Jacquet, psychologue au sein du cabinet de conseil Form’action, présente depuis le début du projet, « le groupe de parole constitue le seul espace où cette population très stigmatisée socialement peut évoquer son délit et examiner ses conséquences sans notion de jugement. » De fait, les conseillères n’ont jamais constaté d’échanges agressifs, tous semblent comprendre ce que les autres expriment.

Lors des séances, semi-directives, les professionnelles définissent des thèmes à aborder, mais elles ne les imposent pas de but en blanc, laissant la place aux échanges spontanés. « En entretien individuel, nous sommes en position de force, car nous représentons l’autorité. En collectif, nous avons davantage un rôle d’animation, de passage de témoin », estime Frédérique Notaro. Chaque groupe évolue à sa façon : « Les membres du premier venaient volontiers, mais ce n’est que vers la fin qu’ils se sont librement parlé les uns aux autres. Plusieurs étaient là pour exhibitionnisme, ce sont des gens très inhibés, pour qui la parole est souvent difficile. »

À l’inverse, parmi les huit participants au deuxième groupe qui a démarré fin 2007, plusieurs ont été condamnés plus lourdement, ont connu une incarcération plus longue et tous ont été accompagnés par un thérapeute en prison. « Dès la première rencontre, ils ont parlé entre eux. Ils sont plus à l’aise et portent une analyse plus poussée sur eux-mêmes, sur ce qu’ils ont commis, sur l’avenir », note la conseillère.

Place de la victime

Les deux animatrices partent des faits eux-mêmes, de la condamnation, afin que chacun repère les circonstances du passage à l’acte. « Ils doivent trouver des signaux d’alerte pour pouvoir mettre en œuvre d’autres mécanismes », résume Frédérique Notaro. Ainsi, l’un d’eux a su dire qu’il s’exhibait chaque fois qu’il se disputait avec sa femme. L’étape suivante étant de réussir à ne plus passer devant l’école cible de ses pulsions.

La place de la victime est l’un des principaux thèmes abordés, face à des exhibitionnistes ou des utilisateurs de sites Internet pédophiles qui n’ont pas l’impression d’avoir porté préjudice à une personne en chair et en os, parce qu’elle n’était pas présente à l’audience. Entendre d’autres condamnés raconter ce qu’ils ont ressenti en voyant leur victime au tribunal contribue à la prise de conscience. Les conseillères ne prétendent pas « apporter de réponses toutes faites mais les aider à s’exprimer et trouver eux-mêmes leurs solutions. »

Nulle volonté ici d’entrer dans le champ thérapeutique, assure l’équipe du SPIP, tout en reconnaissant que la ligne est ténue. Les travailleurs sociaux voient plutôt leur intervention comme un complément à l’obligation de soins, qui a ses limites, rappelle Béatrice Asencio : « Certains voient un thérapeute pendant des années sans parler de sexualité. » Ils n’en remplissent pas moins leur obligation judiciaire… Frédérique Notaro déplore également le peu d’échanges avec les thérapeutes : « Au mieux, ils nous informent que la personne ne s’inscrit pas dans le soin, que donc cela ne sert à rien, mais sans nous donner d’autres explications. Nous devons élaborer nos propres outils. »

Les psychiatres ne voient cependant pas tous cette pratique d’un bon œil, craignant une intrusion dans leur domaine de compétences. Mais les mentalités changent petit à petit, constate Frédérique Notaro : « Certains, comme le docteur Coutenceau pensent que chacun peut rester dans son champ de travail » (lire l’interview). D’autant que le groupe de parole, qui ne dispense en aucun cas de l’obligation de soins, peut préparer le terrain pour la thérapie, juge Philippe Pottier, adjoint au sous-directeur des personnes placées sous main de justice à la direction de l’administration pénitentiaire : « La personne a déjà réfléchi, a parfois pris conscience de sa responsabilité, c’est un premier débroussaillage. »

En libérant la parole, le collectif facilite aussi la tâche du travailleur social qui, en entretien individuel, ne s’autorise pas forcément à aborder ce qui lui semble relever du domaine de l’intime. « Face à ce public, nous avons un défaut : au lieu de reconnaître qu’on ne sait pas faire, on dit que ça ne relève pas de nous, on s’en remet au thérapeute, analyse Béatrice Asencio. Or, il y a des choses à côté desquelles on ne peut pas passer en entretien, en particulier la sexualité de l’individu au moment des faits, car elle est au cœur du délit, et sa sexualité maintenant, après la condamnation. Il faut s’interroger sur la façon d’aborder ce sujet. Cela passe forcément par une réflexion personnelle (où j’en suis par rapport à la question de la sexualité), pour pouvoir en parler sans tabous, sans préjugés. »

Une introspection en amont, favorisée par la formation. « Chaque travailleur social peut repousser ses limites, mais cela nécessite un temps de cheminement personnel », considère la psychologue Cathy Jacquet, qui rencontre les deux conseillères après chaque séance de groupe de parole pour faire un bilan et préparer la suivante. Cette réunion systématique permet d’échanger sur les difficultés rencontrées, de trouver des solutions, et surtout de prendre du recul, de réajuster la pratique à tout moment. « Quand on sort d’un groupe, on est à la fois rechargés et un peu vidés, témoigne Frédérique Notaro. Dans notre tête, la séance ne s’arrête pas à 11h30. On n’en sort pas indemne, on garde en tête leurs histoires, des choses pas faciles à entendre. Il faut savoir s’en détacher. »

« Le travail avec la psychologue sert aussi à valider une nouvelle pratique professionnelle, complète Béatrice Asencio. Ce va-et-vient entre pratique et théorie est indispensable pour pouvoir faire partager notre expérience à d’autres. » Car les deux CIP vont désormais former leurs collègues volontaires dans la région.

Sur le plan national, après de grandes réticences au début, l’administration pénitentiaire a décidé de s’appuyer sur les exemples d’Angoulême et de Besançon pour généraliser l’initiative. Fin 2007, une quarantaine de sites, sur 103 SPIP en France, se sont déclarés volontaires pour mettre en place des groupes de parole pour délinquants sexuels.

Démarche personnelle

Frédérique Notaro craint l’effet de mode : « On ne peut pas imposer cette pratique, elle est le résultat d’une démarche professionnelle et personnelle. Il faut laisser aux travailleurs sociaux le temps de s’investir, de mûrir, de se former. » « Si le ministère espère pallier le manque de personnel par ce suivi collectif, il se trompe, prévient Béatrice Asencio  : la charge de travail est différente mais tout aussi importante. »

Autre question en suspens : comment sera utilisée la parole exprimée en séance ? « Ici, tout ce qui est dit reste confidentiel, insiste les deux animatrices. Mais les participants savent que, s’ils évoquent une atteinte aux personnes, nous sommes obligées d’en référer. » Enfin, ce mode d’accompagnement n’est pas applicable à tous les délinquants sexuels : ceux qui restent dans le déni absolu de leur acte risquerait par exemple de mettre le groupe en difficulté.

Dans un contexte de surenchère autour des criminels dangereux, et alors que le Premier président de la cour de cassation, dans un rapport remis au président de la République en juin [2], recommande notamment à l’Administration pénitentiaire de déployer des « outils reposant sur l’analyse du passage à l’acte et sur la construction de la personnalité », l’équipe du SPIP entend distinguer son action de la loi sur la rétention de sûreté, adoptée le 25 février. « Ce n’est pas notre rôle d’évaluer la dangerosité des gens », insiste Frédérique Notaro, même si son alter ego reconnaît qu’il faudrait prévoir des modes d’exécution des peines différents suivant le profil du condamné.

Avant une évaluation plus approfondie [3], un bilan en demi-teinte se dessine du premier groupe suivi à Besançon. Un cas de récidive (exhibitionnisme) a quelque peu atteint le moral des troupes : « Venant de ce garçon en particulier, c’était vraiment décevant. On pensait qu’il avait compris beaucoup de choses. Mais aucun des signaux n’a fonctionné », regrette Frédérique Notaro. Le récidiviste est cependant venu raconter sa rechute au groupe, alors que rien ne l’y obligeait. En entretien individuel, un tel « aveu » ne s’était jamais vu. Un autre a réussi à donner l’alerte une fois, demandant à être hospitalisé. Il a par la suite récidivé, sur un délit d’une autre nature, moins grave.

« Il n’y a pas de recette miracle, insiste Cathy Jacquet. Il faut tester, se donner du temps. » Au Canada, après vingt ans de réflexions approfondies et d’expérimentation notamment autour des groupes de parole sur la prise en charge des délinquants sexuels, le taux de récidive reste proche de celui de la France. À cinquante-deux ans, Frédérique Notaro dit cependant avoir trouvé un nouveau souffle dans cette expérience : « Il faut rester modeste. On sème des petites graines. Selon l’individu, elles ne poussent pas de la même manière. »


[1SPIP de Besançon - Tél. 03 81 47 12 10

[3Parallèlement au groupe de parole lancé fin 2007, la psychologue Cathy Jacquet mène une étude comparative entre prise en charge individuelle et collective. La première et la dernière séances du groupe de parole seront enregistrées, ainsi que le premier et le dernier entretiens menés en individuel par les deux animatrices, Béatrice Asencio et Frédérique Notaro, auprès de huit personnes présentant des problématiques identiques à celles des membres du groupe. Les variables non étudiées doivent être réduites au maximum. La psychologue va ensuite décrypter ces enregistrements autour de thèmes précis, afin d’évaluer l’évolution des personnes suivies et les apports de chaque mode de prise en charge.


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