N° 895 | du 4 septembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 septembre 2008

La précarité à la campagne, une dure réalité

Marianne Langlet

Thèmes : Politique sociale, Précarité

La situation économique de certains paysans est souvent dramatique, mais à la campagne la pauvreté touche également des ouvriers victimes de fermetures d’usine, des jeunes au chômage, des néoruraux endettés, des handicapées vivant avec les minima sociaux ou des personnes âgées touchant de petites retraites. À la précarité s’ajoutent l’isolement et un sentiment d’abandon que des associations ou des services sociaux essaient de rompre.

L’association Espace, installée depuis 1998 à Montargis dans le Loiret, offre un accompagnement aux personnes en précarité [1]. Vaste définition, mais l’association veut à tout prix éviter les étiquettes, conjurer la stigmatisation dans une région où « cela peut-être Clochemerle à tous les niveaux », souligne Valérie Dorso, son chef de service. Ils en ont fait l’expérience lors de la création de l’association : destinée au départ uniquement aux toxicomanes, sa fondatrice, Anne Clerc, s’est aperçue très vite que le nom de l’association rendait encore plus difficile, pour les personnes suivies, l’accès à un logement ou un emploi.

Afin d’éviter cette stigmatisation, elle a donc rapidement élargi ses portes d’entrée. Elles sont désormais nombreuses et rendent complexe une définition fermée du champ d’intervention de l’association. Chômeurs de longue durée, Rmistes, prostituées, toxicomanes, jeunes victimes d’homophobie… l’association peut être un soutien pour les personnes dans des situations sensibles ou en grande précarité sur toute la région montargeoise (lire l’analyse d’Alexandre Pagès, sociologue). Elle propose un suivi tant social que psychologique, offre les services d’un Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogue (Carrud), accompagne un projet d’insertion professionnelle pour les Rmistes ou tout à la fois. Les offres sont combinées selon la demande de la personne qui peut, par ailleurs, évoluer dans le temps. « C’est justement notre intérêt, explique Béatrice Bournazel, chargée d’insertion sociale. Récemment, un monsieur nous a été orienté pour une problématique d’emploi. Notre chargée d’insertion professionnelle s’est, au fil de son suivi, aperçue qu’il avait de grosses difficultés à gérer son budget. Elle me l’a donc réorientée et nous sommes désormais deux à l’accompagner. »

S’inscrire dans la durée

La plupart des personnes reçues par l’association cumulent plusieurs problématiques : chômage, alcoolisme, endettement, difficultés psychologiques voire psychiatriques, impossible de ne tenir compte que d’une d’entre elles. « Si vous ne travaillez que sur l’axe de l’emploi, par exemple, la personne n’avancera pas, engluée qu’elle est dans tous ses autres problèmes. Si en revanche, elle sait qu’après avoir eu un rendez-vous sur l’emploi, elle rencontrera un autre professionnel de l’association avec qui elle fera le point sur son budget, cela peut lui permettre de se libérer l’esprit », détaille Béatrice Bournazel.

Tous les jours, toutes les semaines ou deux fois par mois, la régularité du suivi dépend des besoins, peut varier selon l’évolution, peut s’interrompre puis reprendre. « C’est à la carte, le but est d’avoir répondu à la demande de la personne, qu’elle soit satisfaite de son accompagnement », assure Valérie Dorso. Une exigence qui doit tout de même se calquer sur les cadres des prescripteurs et financeurs. Or, il n’est pas toujours évident de leur faire entendre la nécessité d’un accompagnement long, l’inévitable manque de résultat immédiat ou encore l’impossibilité de faire entrer dans les cases du financement certains suivis pourtant essentiels. Du temps, il en faut aussi pour accompagner physiquement toutes ces personnes, d’autant plus que l’équipe se déplace dans un rayon de trente kilomètres autour de Montargis pour aller vers celles qui vivent à la campagne.

Terres pauvres

Nous sommes en plein Gâtinais. « Terre marécageuse et stérile », la définition de gâtine d’où est tiré son nom est éloquente. L’agriculture n’est donc pas favorisée et la région compte de petites exploitations, « une paysannerie qui vivote », décrit Valérie Dorso. A côté, quelques grandes enseignes de l’industrie sont installées dans la région, mais la proximité de Paris n’est pas très avantageuse pour que le secteur industriel s’y développe. Beaucoup d’industries ont déménagé, laissant derrière elles un taux important de chômage. La capitale proche a également poussé des Franciliens à venir s’installer à la campagne pour fuir les envolées des loyers ou chercher une meilleure qualité de vie. Certains déchantent rapidement : coût des transports pour travailler à Paris et/ou coût du crédit pour la maison les entraînent dans un cycle de surendettement qui les enfonce dans la précarité. « Mais, la plus grande problématique que nous rencontrons en milieu rural : c’est l’alcool » appuie Valérie Dorso. Tantôt cause, tantôt conséquence de la précarité, cet alcoolisme est également nourri par l’isolement que la plupart vivent alors à la campagne. Beaucoup s’enferment, se désocialisent et toute tentative pour reprendre pieds se heurte à des difficultés régionales particulières.

Immobilisme

« Il est extrêmement rare que ces personnes se déplacent à l’association », explique Anne Clerc. Elles n’ont parfois pas de voiture en raison de leur précarité ou bien l’association veut leur éviter de prendre le volant si elles ont des problèmes d’alcool. Reste les transports en commun, mais ils sont très clairsemés. Une ligne SNCF traverse la région du nord au sud entre Paris et Clermont-Ferrand. D’est en ouest, notamment vers Orléans, la capitale régionale, il n’y a rien en dehors d’un bus qui circule deux fois par jour. Dans le reste du département, le conseil général a mis en place des navettes qui relient les principales villes pour deux euros le trajet. « Mais ce service reste accessible pour des personnes qui sont en capacité de se dire : je prends le bus à telle heure. Or, celles que nous suivons ont rarement cette capacité d’organisation », explique Valérie Dorso.

D’autant plus que le département compte beaucoup de tout petits hameaux, parfois distants de plusieurs dizaines de kilomètres de la ville où passe la navette et le problème pour la rejoindre reste entier. L’équipe doit donc se déplacer. Le rendez-vous peut être pris à la mairie la plus proche du domicile, voire directement chez la personne. Reste que toutes les démarches administratives pour obtenir des droits se font en ville. « Dans la plupart des petites communes, il n’existe pas de permanence CAF, sécurité sociale ou ANPE », détaille Béatrice Bournazel. Elle accompagne très souvent les personnes vers ces institutions. « Demain, je vais chercher un monsieur qui a des problèmes d’addiction dans son tout petit village dont il ne sort pas. Le seul commerce du hameau lui suffit pour subvenir à ses besoins. Je l’emmène à Montargis pour lui ouvrir ses droits à la couverture maladie universelle (CMU), ensuite, je le ramène chez lui. L’isolement de ce monsieur n’arrange rien : il n’y a aucune activité près de chez lui, il s’enferme, se désocialise et s’ennuie donc il boit, c’est le serpent qui se mord la queue. »

Même lorsqu’il n’y a pas de problème d’addiction, la précarité pousse à l’isolement. « Les personnes ont alors de plus en plus de mal à sortir de chez elles, les difficultés à faire les démarches administratives s’accumulent, la situation s’enlise, les droits ne sont pas renouvelés voire pas ouverts et la précarité augmente », résume Béatrice Bournazel. Alors, seul un accompagnement de longue durée et au côté de la personne peut lui permettre de voir la lumière au bout du tunnel.


[1Association Espace - 40 rue Périer - 45200 Montargis. Tél. 02 38 28 77 80 - Ouvert les lundis, mardis, jeudis et vendredis de 8h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h, les mercredis de 9h à 12h


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