N° 976 | du 10 juin 2010 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 10 juin 2010

La politique de la Ville paralysée

Joël Plantet

Alors que les inégalités s’y accroissent dangereusement, la banlieue n’intéresse les pouvoirs publics que sous le seul angle de la sécurité. Pourtant, avertissent les maires, elles peuvent exploser à tout moment.

Dans une lettre ouverte, le 22 mai dernier, 44 maires de banlieues appelaient, le gouvernement à se mobiliser enfin pour les quartiers : « Faudra-t-il de nouvelles émeutes pour que les pouvoirs publics s’intéressent à nos villes et à ceux qui y vivent ? » L’abandon est en effet patent. Mais il s’agit davantage de questions d’enclavement, d’échec scolaire, de mal logement, de chômage, de pénurie de services publics que de délinquance ou de trafics qui, seuls, nourrissent à satiété les médias. L’association Ville et banlieue s’était elle aussi alarmée des insuffisances en matière de la politique de la Ville, tandis que la secrétaire d’État elle-même s’inquiétait des retards pris en la matière. Sous la présidence de Fillon, le Conseil national des villes (CNV) du 25 mai n’a fait que repousser de nécessaires réformes aux calendes grecques, ou presque.

Les maires ont rappelé le taux d’abstention record aux dernières élections, analysé comme « signe supplémentaire de défiance, [un] sentiment de ne pas vivre dans le même monde » remettant en cause, de fait, le pacte républicain : certaines cités se sont exclues du système électoral… « Sans débat, sans même s’en rendre compte, la France est en train de changer de société : la liberté, l’égalité, la fraternité sont menacées au profit de “l’entre-soi” et de l’inégalité », s’exclame Claude Dilain, maire de Clichy-sous-Bois, initiateur de la démarche, en demandant – en vain – au CNV une « mobilisation politique réelle » en faveur des banlieues les plus difficiles, « avant qu’il ne soit trop tard ».

Quelques semaines plus tôt (Le Monde du 9 février), le sociologue Jacques Donzelot avait lui aussi lancé un vibrant appel intitulé Repenser la politique de la Ville… Les maires en colère prônent une solution de bon sens, sous forme de fonds national de solidarité fonctionnant comme une mutuelle, les communes aisées cotisant pour celles qui sont en difficulté. Au désespoir, certains d’entre eux ont annoncé des opérations coups de poing s’ils n’étaient pas entendus, genre blocage de l’aéroport de Roissy…

Jusqu’à quand le pouvoir empilera-t-il les signaux d’alerte ? En fin d’année dernière, l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (ONZUS, représentant 751 quartiers et 4,4 millions d’habitants) avait souligné les inégalités toujours croissantes entre les quartiers « sensibles » et le reste du territoire, le premier écart creusé concernant l’échec scolaire, le chômage et la pauvreté. Celle-ci, par exemple, concerne aujourd’hui près d’un mineur sur deux.

De Mauroy à Borloo en passant par Juppé et Tapie, la politique de la Ville ne s’est jamais, semble-t-il, portée aussi mal. Le premier plan banlieue, Habitat et vie sociale, a trente-trois ans, les premières émeutes (Vaulx-en-Velin) plus de trente ans. La loi relative à la solidarité et au renouvellement urbain (SRU) de 2000 imposant aux communes un minimum de 20 % de logements sociaux n’a jamais été appliquée. Les émeutes de Clichy-sous-Bois datent d’octobre 2005, avec proclamation de l’état d’urgence. Alors, comme le craignent les maires concernés, à quand les prochaines ?

Qu’ils viennent des associations caritatives n’assurant plus face à l’explosion des demandes, ou du surendettement exponentiel des ménages, les indicateurs sont au rouge. On apprenait la semaine dernière que le chômage – via sa version statistique la plus officielle – repartait à la hausse. La catégorie la plus touchée est celle des jeunes de moins de 25 ans. Par ailleurs, le nombre de chômeurs de longue durée s’était accru de près de 2 % pour le seul mois d’avril. Inquiétant.