N° 766 | du 22 septembre 2005 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 22 septembre 2005 | Philippe Gaberan

La petite sirène de Copenhague

Boris Cyrulnik


éd. France Culture/éd. de l’Aube, 2005 (92 p. ; 8,90 €) | Commander ce livre

Thème : Résilience

« On est tout le temps en quête d’équilibre. C’est cela qui fait la condition humaine, car les animaux, eux, sont équilibrés. S’ils ne sont pas équilibrés, ils meurent. Le monde animal est adapté. Le monde humain est en recherche constante : c’est certainement ce qui fait sa difficulté – et sa grandeur. » (p.92) Tout le tapage médiatique autour de Boris Cyrulnik s’étant estompé et les fausses querelles autour de la notion de résilience s’étant dissipées, le moment redevient propice à une véritable rencontre avec cet auteur et les aspects complexes d’une pensée qui ne se réduit pas au complexe de résilience. Le premier intérêt de ce tout petit livre d’entretiens est de revenir sur la très fausse idée selon laquelle Boris Cyrulnik serait l’avatar d’une génération spontanée amplifiée par l’écho des médias.

En réalité, Boris Cyrulnik est neurochirurgien dans le tout début des années soixante, lorsque le professeur Laborit découvre le Largactil (c’est le début des neuroleptiques), que la psychiatrie s’ouvre à « l’idée généreuse du secteur » (p.15) et que les études sur le comportement du nouveau-né conduisent au développement de l’éthologie. Loin de tout réductionnisme, la pensée de Boris Cyrulnik requiert au contraire une ouverture à la pluridisciplinarité permettant l’émergence de ce que l’auteur nomme lui-même une « sémiologie comportementale », c’est-à-dire une méthode par laquelle « tout comportement fait signe » (p.31). Dès lors, les recherches de Boris Cyrulnik le conduisent à « dépoussiérer » un mot qui paraît « très ancien » et « très vieux » (p.67) afin d’en explorer la fonction structurante à la fois pour l’individu et pour les groupes sociaux.

Quiconque veut comprendre l’importance de la notion de résilience doit d’abord parcourir une pensée selon laquelle « la dislocation sociale a à voir non pas avec une économie de la richesse ou de la pauvreté, mais la possibilité de se reconnaître dans une appartenance, grâce au rite » (p.67). Aussi, à l’heure où de nombreux travaux de recherche en travail social s’intéressent à cette question des rites en institution, la lecture de ce petit ouvrage peut-elle être une démarche utile. Elle permettra sans doute de rappeler à tous ceux qui tentent de l’oublier que « la vie, elle, est faite de désordres » (p.77) et que « l’excès d’ordre, le rituel monotone est aussi une forme de violence », de celle « qui condamne à mort toute vie psychique et culturelle » (p.78). L’opinion, qui juge souvent un auteur sans l’avoir lu, accuse Boris Cyrulnik d’une pensée facile !

En rappelant le caractère forcément tragique de la condition humaine, cet ouvrage rétablit une autre vérité : celle d’une œuvre inventive parce que, selon les mots de son auteur, pleine d’imperfections (p.91).


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