N° 648 | du 9 janvier 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 janvier 2003

La pension de famille Batignolles

Katia Rouff

Thème : Logement

L’association des Cités du Secours catholique, dans le cadre de ses résidences sociales, a ouvert une pension de famille en décembre 2001. Elle accueille 24 personnes — certaines ont connu la rue ou les accueils d’urgence — dans un ancien hôtel réaménagé en plein cœur de Paris. Un lieu où les résidents sont autonomes mais entourés

Une chambre de 12 M2, joliment équipée d’un lit et d’une armoire en bois clair, un coin cuisine aménagé, une salle de bain, de la clarté et une vue sur la courette calme. Voici l’une des chambres individuelles proposées par la pension de famille Batignolles [1], gérée par le Secours catholique.

L’ancien hôtel qui l’abrite, dans une rue tranquille du XVIIe arrondissement, se fond totalement dans le paysage. « Nous souhaitions ne pas créer un ghetto, un lieu stigmatisé, repéré comme un endroit hébergeant des personnes à problèmes, mais bien une résidence comme les autres. Un lieu dans la ville », explique Alain Beaufrère, le directeur. De fait, lorsque l’on entre dans la résidence, on a l’impression d’être dans le hall d’un hôtel. Classe et convivial. Des fauteuils verts, accueillants, une table basse permettent de se poser, de lire la presse. Les résidents viennent volontiers y boire un café ou croiser leurs voisins car 18 hommes et 6 femmes, âgés de 46 à 79 ans, vivent ici. « Des personnes souvent bien cassées », souligne Gaude Yver, conseillère en économie sociale et familiale et responsable de l’accompagnement des résidents (lire le parcours de Christian).

Certains ont connu la rue, les accueils d’urgence ou les résidences sociales. Pour d’autres, un concours de circonstance malheureux les a amenés à vivre en pension de famille. Comme cette résidente de 79 ans qui vivait en Algérie avec son mari. À sa mort, elle rentre en France auprès de ses enfants. Elle ne perçoit que le minimum vieillesse et ses enfants, bien que très présents et aimants, vivent en résidence sociale. Elle dort de canapé en canapé dans leur chambre jusqu’à son entrée à la pension de famille. Des résidents ont été employés de maison, logés et nourris durant de nombreuses années, puis démunis à la mort de leur employeur ou à la suite d’un licenciement.

La pension de famille s’adresse à des personnes isolées avec des projets peu élaborés. En offrant un logement convivial avec une prise en compte de la solitude, elle leur procure une stabilité, tout en respectant leur autonomie. Cette nouvelle forme d’habitat meublé, à durée indéterminée, répond aux besoins de personnes seules à faibles ressources, sans problème de comportement, adhérant à une dynamique de lieu de vie, mais n’entrant pas dans les dispositifs actuels d’accueil et d’insertion.

Les revenus des résidents sont divers : formation rémunérée, contrat de travail en CDI, intérim, ASSEDIC, RMI, pension d’invalidité, minimum vieillesse, allocation adulte handicapé (AAH), indemnités de sécurité sociale, allocation de solidarité spécifique, retraite. Ils varient entre 356,98 et 623,39 euros par mois. Le montant de l’équivalent loyer, 378,88 euros, est fixé par les pouvoirs publics. L’aide personnalisée au logement (APL) en prend en charge une partie. L’aide apportée par le financeur (DASS) à la pension de famille est très basse : 8 euros par jour et par personne, « trois fois moins que ce que l’État octroie aux centres d’urgence », constate le directeur.

Un directeur, un agent de gestion locative et deux accompagnateurs sociaux à temps partiel gèrent et animent la pension de famille. L’agent de gestion locative a une fonction administrative (gestion des loyers, économat….) et relationnelle puisqu’il habite au quotidien dans la résidence. Il accompagne les résidents dans le réapprentissage de la vie en logement autonome, difficile pour ces personnes qui ont connu la rue ou les chambres collectives des centres de réinsertion sociale.

L’accompagnement social se fait à plusieurs niveaux « A l’arrivée des résidents, nous devons être vigilants. Ils vivent souvent un moment de déprime en passant de la rue ou d’une chambre collective à une chambre autonome », explique Damien Bizet, jeune conseiller en économie sociale et familiale, nouvellement embauché après un stage. Il soutient les résidents dans leurs démarches administratives (ils n’ont souvent plus de papiers, manquent de connaissance sur leurs droits…) et dans leur vie quotidienne (santé, hygiène, alimentation…).

Pourquoi a-t-il choisi de travailler en pension de famille ? « Pour l’aspect convivial. Contrairement à une administration, ici nous travaillons avec des personnes que nous connaissons, avec lesquelles une relation de confiance s’installe, que nous voyons évoluer. La pension de famille est autant agréable pour les résidents que pour les salariés. On respire ».

Les salariés sont unanimes : dans une pension de famille, on bénéficie de temps pour accompagner les résidents. Aucune limite n’est fixée dans la durée d’occupation d’une chambre, ce qui apaise les résidents. Ici, ils se posent. Accepter les contraintes, respecter la tranquillité de ses voisins, se vêtir correctement, prendre soin de son logement, investir sa chambre…, autant de comportements à reconquérir. Pour ces personnes fragilisées, voire âgées, retrouver un emploi devient aléatoire. Leurs faibles ressources et leur isolement ne facilitent pas l’accès au logement de droit commun. « Certaines d’entre elles arriveront à trouver un travail et un logement mais nous savons que la plupart quitteront la pension pour une maison de retraite quand elles seront dépendantes. La pension de famille est une réponse à un moment de leur parcours de vie », explique le directeur.

Les activités et les sorties sont encadrées par des bénévoles : atelier de peinture animé par une arthérapeute, tea time, activités diverses… autant de moments de convivialité que les locaux favorisent : deux belles caves voûtées en pierre, à l’éclairage doux, servent de salle commune pour les jeux de société et de salle de réunion pour les discussions. « L’aide des bénévoles peut aller d’une initiation à la couture ou au repassage, à une sortie dans Paris. A la limite, peut importe, ce qui compte c’est que les résidents soient en contact avec des personnes extérieures, réapprennent la relation, se remettent à discuter tout simplement », explique Alain Beaufrère.

La situation géographique de la résidence, en plein cœur de Paris, favorise l’accès à la culture qui a souvent manqué aux résidents. « À Paris, nous avons les plus grands musées, mais les résidents n’ont pas forcément l’habitude de les visiter, aussi pour le projet de réalisation d’une fresque par les résidents pour égayer la cour, nous avons tout d’abord parlé de nos goûts, des couleurs, avant de visiter Paris en bateau-mouche, puis les musées. L’atelier de peinture, animée par une arthérapeute, se chargera de la réalisation de la fresque », évoque le directeur. Pour la réalisation de ces projets, la présence des bénévoles est indispensable, même s’il a fallu gérer leur présence. « Il faut aider les bénévoles », sourit Gaude Yver, « sinon certains résidents les dévorent, leur racontent inlassablement leurs problèmes ». Elle a donc choisi de constituer des équipes de deux bénévoles qui animent une activité précise.

Si dans la journée, des résidents ont une petite activité professionnelle, d’autres tournent un peu en rond, d’où l’importance des activités conviviales. Le partenariat avec l’extérieur se met aussi en place, la structure étant encore toute jeune. Elle a établi des relations avec le Centre d’action sociale de la ville de Paris, le centre médico-psychologique et les structures d’aide à la recherche d’emploi. « Les résidents sont des citoyens à part entière et nous souhaitons qu’ils aient accès aux services ordinaires », insiste le directeur.

Intégrer la pension de famille n’est pas toujours facile ni sans danger pour les personnes trop fragiles. Deux drames récents bouleversent encore l’équipe. Une femme de 51 ans, vivant jusque-là dans des conditions précaires, rêvant toujours d’avoir « sa » chambre, a été accueillie et semblait épanouie. Pourtant des phrases telles que : « Vous êtes trop gentils avec moi » ; « ici c’est trop bien pour moi », ont inquiété l’équipe, qui n’a pas eu le temps de l’orienter vers un spécialiste médical.

Lors d’une crise, la résidente a mis le feu à sa chambre et a dû être accueillie en hôpital psychiatrique. Quelques jours après son admission, un homme qui « avait énormément galéré » est mort d’une crise cardiaque. L’état de santé des personnes en pension est parfois la conséquence d’une vie de galère. « Malheureusement, lorsque nous craignons un problème d’ordre psychologique, voire psychiatrique, nous ne pouvons pas intervenir rapidement. Adresser quelqu’un vers un psychiatre ou un centre d’aide psychologique doit être négocié avec les résidents », remarque le directeur. « Les services psychiatriques n’interviennent que quand la personne est passée à l’acte. Ce n’est pas évident, notre structure n’est pas adaptée à ce type d’accueil. Nous devons être très vigilants dans nos admissions pour tenter de repérer le comportement futur des personnes qui entrent. ».

L’équipe, face à la difficulté que représente parfois la relation avec les résidents, souhaiterait un travail avec les services spécialisés. Malgré ces deux expériences difficiles, au bout d’un an d’expérience, elle dresse un bilan positif de l’accueil des premiers résidents : « Des personnes isolées qui ont pu trouver une place et se poser ».


[1Résidence sociale - Pension de famille Batignolles - 3, rue Saint Jean - 75017 Paris. Tél. 01 44 69 94 96


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