N° 836 | du 12 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 avril 2007

La pauvreté en milieu étudiant

Jacques Trémintin

Thème : Formation

Contrairement aux promesses d’égalité sociale, les fils d’ouvriers sont peu représentés à l’université. Et quand ils y parviennent, les difficultés financières sont telles qu’il doivent travailler tout en étudiant, ce qui réduit leurs chances de réussite. Une forme de prostitution se développe même dans le monde étudiant. Un phénomène qu’il n’est pas possible de mesurer avec précision mais qui reste préoccupant

Le 23 novembre 2006, l’émission Envoyé Spécial diffusait un sujet consacré à la prostitution étudiante où témoignaient des jeunes femmes contraintes de vendre leur corps pour payer leurs études ou boucler leurs fins de mois. Une recherche de la Kingston University, dans le Sud-Ouest de Londres, a pu déterminer une augmentation de 50 % de ces situations qu’elle a corrélée avec le triplement des frais d’inscription des universités britanniques depuis 1998 (qui atteignent en moyenne 4500 €).

En France, le syndicat Sud Étudiant a lancé le chiffre de 40 000 jeunes gens qui se prostitueraient. Mais aucune étude statistique n’ayant jamais été réalisée sur cette question, il est difficile de valider une telle estimation. D’autant que l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) considère qu’il existe dans notre pays entre 12000 et 15000 prostitué(e)s adultes (12000 dans la rue et 3000 dans des lieux clos).

Mais ces chiffres ne recouvrent pas la prostitution occasionnelle, celle dont témoignait Joël Weiss [1], quand il évoquait ces deux étudiants provinciaux montés à la capitale, un été, pour se prostituer afin de financer la suite de leurs études. Par manque de visibilité, il convient donc de rester prudent. S’il est impossible de mesurer la proportion exacte de la prostitution au sein du milieu étudiant, on peut par contre établir avec précision la pauvreté qui le frappe.

Deux études ont été menées par l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) en 1997 et en 2000. Là, les chiffres sont précis : 100 000 étudiants vivent sous le seuil de pauvreté et 225 000 étudiants ont du mal à financer leurs études. Chaque année, 25 000 étudiants frappent à la porte du Secours populaire qui leur fournit repas, vêtements et tickets de restaurant universitaire. Avec l’esprit préoccupé et l’estomac vide, il est difficile de se consacrer entièrement aux études.

La situation n’est guère enviable pour les étudiants qui travaillent pour s’en sortir. Ils sont 52 % à le faire : « 15 % exercent une activité intégrée aux études, comme interne en médecine, laborantin… 14 % exercent un job chez les particuliers, type baby-sitting. Et 30 % font un boulot qui dépasse le mi-temps, type gardiennage de nuit ou animation, qui empiète largement sur leur temps d’études » [2].

Or, l’exercice d’une activité salariée est souvent un obstacle à la réussite et à la poursuite des études. La disponibilité, la concentration, le temps consacré à l’étude personnelle ne font pas toujours bon ménage avec un travail qui prend une bonne partie du week-end, des vacances ou des soirées. Ces étudiants qui se privent de l’essentiel et qui mettent l’équilibre de leur corps en danger par manque de moyens financiers ou qui consacrent une partie notable de leur temps à obtenir des revenus nécessaires au financement de leurs études, sont ceux qui en priorité redoublent, échouent ou tout simplement abandonnent.

Sans compter que « les filières les plus prestigieuses et les plus sélectives exigent que la vie des étudiants soit tout entière organisée autour des études ; elles ne tolèrent pas la concurrence d’une activité rémunérée régulière. Les étudiants que le manque de ressources force à travailler en sont pratiquement exclus » [3]. Cette réalité, qui peut paraître comme injuste, n’a rien d’étonnant : la démocratisation de l’école reste un mythe.

Certes, la quasi-totalité d’une classe d’âge atteint aujourd’hui la 3ème contre moins de la moitié, il y a 30 ans. Mais, si 70 % des fils (81 % des filles) de cadres entrés en 6è accèdent en terminale, 19,6 % seulement des fils d’ouvriers (28,7 % des filles) font de même. Le monde universitaire n’échappe pas à cette sélection.
Bien sûr, la représentation des milieux populaires a connu une nette amélioration : si, en 1959, on comptait à l’université 0,8 % d’enfants d’ouvriers, ils sont montés en 1982 à la proportion de 6,9 % et en 1993 à 13,2 %. Mais en 1997, il n’y avait toujours que 10 % des étudiants dont le père gagnait au plus 5000 francs (750 euros). Si les enfants d’ouvriers représentent 13 % en première année de faculté, ils ne sont plus que 5 % en troisième cycle (contre 37 % d’enfants de cadres). Statistiquement, à sa naissance, un enfant dont le père est cadre supérieur et la mère enseignante a cinquante fois plus de chances d’intégrer polytechnique qu’un enfant d’ouvrier.

Malgré les bourses qui apportent une aide non négligeable, les études restent donc encore largement un privilège de riche. Si les étudiants sont rarement très pauvres, c’est parce que les pauvres deviennent rarement étudiants, affirme l’OVE. On pensait que l’université s’était largement ouverte aux couches populaires. C’était une illusion. Les plus pauvres qui y accèdent sont non seulement une minorité, mais sont aussi ceux qui ont le plus de mal à financer leurs études et à les terminer avec succès. Et, l’une des causes principales est, sans conteste, à rechercher du côté des difficultés de financement (lire le témoignage de six élèves assistants de service social).


[1Joël Weiss écrivain est investi dans la lutte contre la prostitution

[2Louis Gruel, maître de conférence, membre de l’Observatoire de la vie étudiante in L’Humanité du 20 oct.2003

[3« Rapport sur la précarité des étudiants » Observatoire de la vie étudiante, décembre 2003


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