N° 789 | du 16 mars 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 16 mars 2006

La pauvreté, de pire en pire

Joël Plantet

Samedi 11 mars, quelques milliers de personnes ont manifesté contre la reprise des expulsions locatives. Mais l’Observatoire de la pauvreté et de l’exclusion sociale enregistre une aggravation de la pauvreté. Qui plus est, un « sentiment de dévalorisation et de non-reconnaissance de l’intervention sociale professionnalisée » (par les pouvoirs publics) est constaté

Créé par la loi du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions, l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) observe une aggravation de la pauvreté dans son quatrième rapport, [1] rejoignant ainsi les constats de certaines associations comme Médecins du monde ou le Secours catholique. Quelques indicateurs : nombre d’allocataires de minima sociaux d’âge actif en hausse pour les années 2003 et 2004, conditions d’accès au régime d’assurance-chômage durcies et durées d’indemnisation raccourcies… Pour l’année 2004, le nombre de demandeurs d’emploi non indemnisés a ainsi augmenté de 9 % et le taux de couverture par l’indemnisation a diminué de plus de deux points. Fin 2004, environ 1,7 million de personnes ne percevaient aucun revenu au titre de l’indemnisation chômage (une partie de ces demandeurs d’emploi bénéficiant toutefois du RMI).

Un certain nombre de données inquiétantes sont confirmées, dont la plus grande pauvreté des femmes (rappelons que le seuil de pauvreté était de 645 € par mois en 2003, soit 50 % du revenu médian). La situation des familles monoparentales reste particulièrement préoccupante, avec un taux de pauvreté qui reste proche du double de celui de l’ensemble de la population. Autre donnée, l’accroissement des travailleurs pauvres : près d’un million de personnes ayant travaillé plus de six mois dans l’année vivent dans un ménage pauvre. Et au 31 décembre 2004, on dénombrait près de 1,1 million de personnes à percevoir le RMI.

Quelques constatations : les trajectoires des individus sont encore trop difficilement appréhendées. Les difficultés à l’écrit ou en lecture des adultes apparaissent comme de véritables « marqueurs » des situations de pauvreté. Si la VAE constitue, trois ans après son lancement, un « indéniable succès », son accès reste minoritaire pour les moins qualifiés.

Par ailleurs, les territoires de pauvreté, concentrés en quelques régions, sont toujours plus urbains. Les inégalités sociales de santé demeurent fortes en France. Les problèmes de santé surviennent plus précocement au sein des populations socialement défavorisées, où l’on meurt plus tôt. Il est même fait état d’un « continuum d’excès de risque de mortalité, de morbidité et de handicap, proportionnel au désavantage social » ! Même si la couverture maladie universelle (4, 7 millions de bénéficiaires) a résorbé quelques obstacles économiques, certaines personnes aux faibles revenus, encore aujourd’hui, ne recourent pas aux soins. L’ONPES milite pour la mise en place d’indicateurs supplémentaires territorialisés « suffisamment homogènes pour permettre des comparaisons ».

Les territoires de pauvreté sont toujours plus urbains

En matière de logement, « le contexte général demeure celui de la persistance d’un décalage entre l’offre et la demande de logement, notamment dans le secteur du logement social », note pudiquement le rapport. Un constat se vérifie : le logement pèse de plus en plus dans le budget des ménages à bas revenus, qui paient des loyers de plus en plus élevés.

Des considérations spécifiques aux travailleurs sociaux sont également livrées : « Les professionnels du travail social, de l’insertion, des métiers de la ville, du développement social local disposent d’une quantité de savoirs sur la pauvreté », complémentaires des savoirs statistiques. Qu’en fait-on ? De même, les témoignages abondent d’une lassitude des intervenants sociaux, aussi bien dans les associations gestionnaires des structures d’urgence sociale que dans les collectivités territoriales et les organismes de protection sociale. « Face à l’ampleur et à la complexité des situations de pauvreté, aux demandes pressantes des usagers – un hébergement, un logement, un emploi, une allocation non versée, un droit supposé, etc. –, les intervenants sociaux « de première ligne » doivent « se débrouiller » dans un contexte souvent marqué par l’insuffisance des réponses disponibles (notamment en matière de logement) ». Voilà qui est on ne peut plus clair.

Dans plusieurs secteurs, poursuit le rapport, le constat est fait de la difficulté de recrutement de travailleurs sociaux qualifiés, et des phénomènes de turn over caractérisent les emplois les plus exposés. En conséquence : des postes non pourvus, « notamment dans les collectivités territoriales », ou occupés par des personnes « faisant fonction » dans les structures associatives.

Deuxième constat : si les difficultés rencontrées par les travailleurs sociaux pour exercer leur métier restent aujourd’hui peu étudiées, « elles n’en sont pas moins manifestes comme en témoignent des tentatives telles que la création de collectifs (pour le droit au logement notamment) ou des initiatives telles que 7, 8, 9, vers les États généraux du social ». En effet, en matière de lutte contre la pauvreté, les travailleurs sociaux sont soumis depuis une vingtaine d’années à la multiplication des dispositifs et des textes réglementaires qui parfois se contredisent ou peuvent aller à l’encontre des règles déontologiques des professionnels. Ce qui est nouveau, c’est « l’émergence de postures plus radicales face à des réponses politiques et professionnelles jugées inadéquates ».

En somme, un « sentiment de dévalorisation et de non-reconnaissance de l’intervention sociale professionnalisée – qui contraste avec la valorisation de l’action bénévole – de la part des décideurs politico-administratifs a pu contribuer au découragement et à l’usure ».


[1ONPES - 14 av. Duquesne - 75350 Paris 07 SP. Tél. 01 40 56 82 29.
Rapport consultable sur le site de La Documentation française