N° 77 | du 17 mai 1990 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 mai 1990

La notion de référent : quelle position éthique ?

Romuald Avet

Thème : Référent

Le référent, tiers régulateur. Sa place et son statut dans l’équipe, son rôle et éthique à l’égard du résident. La place et le contexte dans lequel il doit évoluer

La notion de référent est souvent utilisée pour nommer, voire formaliser le cadre qui règle les relations individuelles suivies entre éducateurs et résidents ou soignants et soignés dans la vie quotidienne des foyers et institutions médico-sociales. Elle se fonde sur cette idée couramment admise qu’une action éducative et/ou thérapeutique ne peut avoir de réalité effective qu’à la condition de reconnaître l’existence et la valeur des relations individuelles au sein de l’institution. Impossible en effet de méconnaître ce fait indéniable : les relations entre les sujets ne sont ni identiques ni interchangeables, elles se nouent au fil du temps de manière toujours singulière car elles sont gouvernées par une logique qui échappe à toute programmation même si elles paraissent parfois surdéterminées.

C’est la subjectivité qui anime fondamentalement le jeu complexe des relations entre sujets dans une institution comme dans la vie courante. Si dans la vie courante ce sont les sujets eux-mêmes qui règlent leur lien social (rapport d’alliance et établissement de pactes symboliques), dans l’institution il y a l’intervention d’un tiers régulateur dont la fonction consiste à organiser, structurer, voire au pire administrer les rapports intersubjectifs dans un cadre spécifique qui tient compte du statut, du rôle et de la fonction de chacun. Le cadre est en quelque sorte l’agencement spécifique dans lequel une relation prend place, il délimite un espace de rencontre entre les sujets et permet à chacun de se repérer et de se reconnaître à la fois semblable et différent dans l’établissement et l’accomplissement de leur relation commune.

Ainsi défini, le cadre tend à instituer un certain ordre, pas n’importe lequel ; c’est-à-dire un essai de repérage structurant de la place et de la fonction de chacun qui favorise l’instauration et le maintien d’une dynamique relationnelle.

Cadre et prise en charge

On ne peut parler de la fonction de référent sans interroger du même coup le cadre institutionnel dans lequel elle s’exerce. Le référent dont le rôle consiste à prendre en charge individuellement un résident se trouve être placé de par sa fonction au cœur de la dialectique entre le sujet, l’institution et sa famille et constitue un des axes, une sorte d’opérateur autour de quoi la dynamique des échanges s’ordonne. Il médiatise par sa présence leur rapport en maintenant à la fois le lien et l’écart nécessaire entre eux afin de préserver par son écoute un espace de parole et d’altérité. C’est dans cet espace, disons intermédiaire, qui se fonde sur le principe éthique fondamental de la reconnaissance de l’autre comme sujet ayant une existence en propre, que le résident dit « handicapé » ou « malade mental » va pouvoir s’engager dans un processus de maturation individuel que des résistances et des souffrances intérieures ont empêché.

C. est une jeune femme qui travaille dans une structure protégée depuis quelques années, exerçant un métier dans lequel elle excelle, elle est indépendante mais souffre de troubles de la personnalité qui se traduisent par une certaine inadaptation sociale. Lorsque nous la rencontrons, elle vit seule et tente de faire face à une situation précaire. Revendiquant son autonomie, elle refuse d’être assimilée aux autres travailleurs pour ne pas se trouver identifiée à un statut de malade mental et d’handicapé. Cette position de refus poussé à l’extrême la conduit à s’isoler progressivement dans une dérive sociale alarmante qui l’amène à chercher impérativement un appui et une protection dans l’autre auprès de jeunes de son quartier qu’elle tente d’attirer et de séduire.

C’est ainsi qu’elle va se trouver plongée dans une situation inextricable où elle se sent devenir une proie facile pour les délinquants. Obligée de se protéger contre des effractions réelles et répétées dans son appartement, c’est dans la terreur qu’elle organise sa défense et son existence devient la scène d’une véritable persécution. Lorsque en tant que référents (désignés par l’institution) nous abordons cette jeune femme en difficulté, il nous a paru essentiel, ma collègue et moi-même de respecter avant tout son refus d’être assimilée aux autres handicapés dont la présence à ses côtés est ressentie comme une menace pour son statut de sujet et son intégrité narcissique. Il fallait pour établir un lien en passer par ses exigences, ne pas intervenir sur son lieu de vie, ménager un espace neutre de rencontres, c’est-à-dire un espace intermédiaire entre elle et l’institution vis-à-vis de laquelle elle refusait de s’identifier. Les tentatives un peu trop directes pour entrer en relation avec elle étaient assimilées à une forme d’intrusion pouvant faire surgir des craintes persécutives.

C’est en mettant à l’épreuve ces conditions et après s’être assuré que le cadre ainsi que notre engagement vis-à-vis d’elle n’aliénait pas subjectivement son autonomie qu’une relation a pu s’instaurer et se poursuivre dans le temps. La mise en jeu de cette relation a entraîné progressivement une réarticulation de son existence soutenue par le biais d’une insertion effective dans la fonction symbolique de l’échange en faisant rupture avec l’isolement et l’exclusion.

Le processus de maturation psychique soutenu par le référent ne vise pas à adapter le résident à sa situation et à son statut social d’handicapé, ni à l’institution qui l’assiste selon le vœu de la société (rejetante) et de sa famille (intégrante) mais à faire émerger une parole singulière, en veillant par la prise en compte de son histoire et de sa subjectivité à l’expression de son désir. Il faut pour cela que le référent ne soit pas par rapport à l’institution ou à la famille dans une position d’allégeance et de dépendance mais qu’il dispose dans ses actes d’une autonomie véritable, qu’il puisse s’autoriser de lui-même dans un cadre institutionnel souple et ouvert en permanence à des possibilités de remaniements collectifs. L’équipe étant pour lui le support d’un questionnement à la fois éthique et clinique, le point d’appui pour ré-évaluer continuellement sa position contre transférentielle (pour reprendre un terme de François Tosquelles) vis-à-vis du résident, de l’institution et de sa famille.

Cette révision de sa pratique sous le contrôle d’une équipe respectueuse de l’expérience et de l’autonomie de chacun peut permettre de réduire les tensions fantasmatiques que le résident met en œuvre dans son rapport à l’autre ou éveille inconsciemment chez lui et de dépasser certains clivages qu’il induit et dont il fait indéfiniment les frais sans le savoir. S’il est de par sa position le support transférentiel privilégié d’un résident, le référent ne peut prétendre à l’exclusivité de la relation éducative et thérapeutique. Toute la souplesse est nécessaire dans le jeu de la dynamique institutionnelle pour que la diversité des échanges l’emporte sur l’unicité. Il faut pour cela éviter le travers fréquent qui consiste à instituer une forme de désignation arbitraire des rôles fixés de façon immuable dans des statuts pétrifiants qui enferment les sujets dans des relations duelles aliénantes.

C’est en créant au contraire des conditions optimales de circulation et d’échange qu’un résident pourra construire et élaborer psychiquement tant bien que mal son existence dans le cadre de ses relations privilégiées et différenciées parfois aussi contradictoires avec les membres de l’équipe ainsi que les autres personnes qui partagent sa vie sociale.