N° 826 | du 1er février 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er février 2007

« La mission fondamentale du personnel, c’est l’observation, pas la surveillance »

Propos recueillis par Nathalie Bougeard

Nommée au centre de détention en mars 2004, Alexandra Nicolay, directrice adjointe de la prison des femmes de Rennes détaille sans langue de bois les effets de la mise en place des unités de vie familiale

Qui bénéficie des UVF ?

Nous notons une différence entre les personnes théoriquement éligibles au dispositif, c’est-à-dire celles qui ne bénéficient pas d’aménagement de peine comme la liberté conditionnelle ou la permission de sortie, et celles qui en profitent réellement. De fait, en 2005, d’une manière générale, un quart des personnes détenues n’a eu aucun parloir et un tiers a eu en moyenne trois parloirs sur l’année. L’an passé, sur les cent cinq personnes pouvant solliciter une UVF, cinquante-sept l’ont fait.

Rennes est un établissement pour longues peines. Il faut savoir qu’en raison des faits qui ont conduit ces femmes en détention, faits graves, souvent atroces, ayant lieu dans le milieu familial, la détenue est en règle générale une femme seule et abandonnée. À cela s’ajoute le coût de l’UVF. Certaines familles habitent évidemment loin d’ici et n’ont pas les moyens pour organiser régulièrement un déplacement jusqu’à Rennes.

La circulaire définissant les modalités des UVF prévoit qu’un enfant ne peut pas venir voir sa mère sans être accompagné d’un adulte. L’application de ce point empêche-t-elle certaines visites ?

Absolument et ça fait vraiment mal au cœur. De fait, nous avons souvent des mères dont les enfants sont suivis par des services sociaux extérieurs et il n’y a aucune coordination entre ces services et les nôtres. Primo, les travailleurs sociaux ne sont pas toujours enclins à se déplacer : les UVF sont ouvertes sept jours sur sept. Pour une UVF de six heures, rendez-vous compte du temps qu’un éducateur doit mobiliser pour accompagner un enfant qui habiterait par exemple Strasbourg.

Ensuite, en l’absence d’un membre de la famille adulte comme les grands-parents, oncles ou tantes, etc., la présence de l’éducateur est obligatoire. Quelle attitude doit-il alors tenir pendant ce moment d’intimité ? Passer vingt-quatre heures dans l’appartement en se faisant le plus discret possible ou s’impliquer dans la relation parent-enfant au risque d’être intrusif ? La position est difficile. Sans compter qu’il faut trouver un travailleur social qui accepte de passer six , voire vingt-quatre, quarante-huit ou soixante-douze heures en prison. Ce n’est quand même pas simple.

Avant de démarrer les UVF, personne n’avait mesuré cette complexité d’organisation ; tout à coup, le dispositif a pris de court les partenaires. Il faudrait des accords techniques entre les différentes institutions. On pourrait par exemple imaginer qu’un premier travailleur social accompagne l’enfant jusqu’aux portes de la prison et qu’ensuite, un second prenne le relais le temps de l’UVF. Cela étant, je ne suis pas sûre que ce soit une situation idéale pour l’enfant.

D’une façon plus générale, le problème des enfants dont les parents sont emprisonnés, c’est que bien souvent, on ne leur demande pas leur avis. Le plus souvent, c’est : « Tu vas aller voir ta maman et ce sera génial ».

Pourquoi une commission pluridisciplinaire pour étudier les demandes ?

À l’issue d’une UVF, la surveillante de service rédige une synthèse sur l’attitude de la détenue et ce qu’elle a perçu de ses visiteurs. Ce sont des choses simples comme « Madame X avait le sourire lorsqu’elle a accueilli ses parents » ou encore « Les enfants de madame Y nous ont semblé agités ». Car n’oubliez pas que la mission principale d’une surveillante n’est pas de surveiller mais bien d’observer. Ces fiches qui de prime abord semblent toutes se ressembler ont une importance capitale. En commission, les surveillantes nous les lisent et nous étudions chaque demande au cas par cas. Une chose est certaine, nous gagnons beaucoup à être plusieurs à émettre un avis.

Que pensez-vous de l’apport des UVF ?

A priori, c’est-à-dire avant qu’elles ne se mettent en place, je n’avais pas d’idées préconçues. À les voir fonctionner, je considère qu’elles sont très utiles. Elles offrent aux détenues un moment d’oxygène. Elles vont vivre durement leur détention mais grâce aux UVF, elles vont tenir. De plus, dans ce cadre, elles reçoivent aussi un soutien et des conseils de leur famille. D’une façon plus générale, je suis partisane du principe de réalité. Donc, tout ce qui met la détenue dans cette situation est selon moi positif. Je vais vous citer l’exemple d’une femme dont le compagnon lui a annoncé qu’il la quittait au cours d’une UVF.

Certes, c’est terrible pour elle. Mais considérons ceci : au parloir, il y a fort à parier qu’il ne lui aurait rien dit, il aurait peut-être continué de venir la voir sans lui annoncer sa décision. En UVF, ce mensonge était intenable. Bien sûr, il y a la douleur de cette rupture mais lorsqu’elle sortira, elle n’aura pas ce choc et aura entre temps trouvé d’autres motivations que cet homme pour tenir le coup.


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