N° 714 | du 24 juin 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 24 juin 2004

La médiation famille-école-cité

Katia Rouff

Thèmes : Délinquance, Médiation

À Argenteuil, l’association Le Valdocco mène une action éducative auprès des enfants et des jeunes de la cité du Val d’Argent et des environs. Elle crée des ponts entre les différents lieux d’éducation de l’enfant : la famille, l’école et la cité. Le fonctionnement est inspiré de la pédagogie salésienne initiée par Jean Bosco au XIXe siècle. « L’éducateur travaille à la relation de confiance avec le jeune rencontré, il fait alliance avec lui. Il ne le réduit jamais à ses comportements présents mais l’inscrit dans un projet d’avenir » explique Jean-Marie Petitclerc, directeur de l’association

Vacances de février. 90 % des enfants de la cité du Val d’Argent ne partent pas en vacances. L’équipe du Valdocco va à la rencontre de ceux qui ne fréquentent pas les centres de loisirs et restent dans la rue. Le Val d’Argent – plus connu sous le nom de « Dalle » — est un quartier sensible de 17000 habitants, situé au nord de la ville d’Argenteuil (Val d’Oise). Plus de la moitié de la population a moins de 25 ans, une quarantaine d’ethnies cohabitent dans le quartier et le taux de chômage s’élève à 23 %. Le Val d’Argent est passé d’un modèle de « réussite architecturale » dans les années 70 à « la médaille d’or de l’insécurité » avec les émeutes urbaines de 1991. Elles ont provoqué le départ des commerçants et des habitants favorisés.

En 1995, pour répondre à l’évolution des comportements des enfants et des adolescents du quartier — massification des faits de petite délinquance, rajeunissement des auteurs – un groupe d’habitants de la cité a créé l’association Le Valdocco [1].
L’association, à l’origine composée d’agents de médiation, de bénévoles et d’habitants, a été habilitée « Prévention spécialisée » en 2002 : trois éducateurs spécialisés ont alors rejoint l’équipe. L’association intervient également dans la zone pavillonnaire voisine du Val d’Argent, « Les Côteaux » et dans des cités plus petites, les cités Champagne et Martin Luther-King.

Petite ville dans la ville, plutôt triste, la cité du Val d’Argent est composée d’un véritable labyrinthe de barres et d’immeubles. Interdite aux voitures, elle reste un espace de vie dans lequel les enfants jouent, les jeunes discutent par petits groupes, les adultes font leurs courses, promènent les plus jeunes.

Dans la rue, l’équipe du Valdocco propose des activités ludiques aux enfants. Aujourd’hui, le froid et le vent limitent les jeux extérieurs, et seul un petit groupe de garçons pratique le hockey avec Jean-Baptiste Cailleret, agent de médiation et Luc Herpoel, éducateur spécialisé. Les deux adultes profitent du jeu pour rappeler quelques règles de bonne conduite aux enfants chahuteurs. L’animation de rue permet « l’accroche » des enfants qui seront ensuite invités aux activités, ateliers, sorties et camps. Les jeux proposés dans la rue sont simples, gratuits et valorisants pour l’enfant (création de fresques collectives, réalisation d’un char pour le carnaval…).

L’animation de rue permet un travail sur la socialisation et le respect des règles : « Pour que le plaisir du jeu dure, il faut que les règles tiennent », rappelle l’équipe aux enfants. Les animations se déroulent sur la place où passent les parents et les grands frères donnant à l’équipe l’occasion de les rencontrer. Dans la rue, enfants et jeunes interpellent François Le Clère, le responsable des éducateurs, pour proposer des sorties, le tenir au courant de leurs démarches professionnelles ou administratives. De leur ennui aussi « On garde le mur », plaisante un petit groupe d’adolescents visiblement désœuvrés.

Pour une approche globale de l’enfant et du jeune, l’équipe du Valdocco travaille avec la famille et l’école. Elle a mis en place des groupes de parole animés par un travailleur social et une psychologue afin que les parents échangent sur leurs problèmes liés à l’éducation. Pour créer un lien avec l’école, des bénévoles et des salariés assurent un accompagnement scolaire du primaire au BTS.

Ainsi l’association est-elle présente dans les trois principaux lieux de vie de l’enfant : la cité, la famille et l’école. « L’enfant et le jeune passent par la rue, la famille et l’école pour leur éducation. Or les référents de ces trois pôles ont des systèmes de valeurs différents, contradictoires et rejettent la responsabilité des difficultés sur l’autre », explique François Le Clère « L’école parle de « parents démissionnaires », la famille regrette que l’école ne « tienne » pas les enfants, la cité dévalorise la réussite scolaire. Or, les enfants ont besoin de cohérence ».

Le fonctionnement de l’association Le Valdocco est inspiré de la pédagogie salésienne initiée par Jean Bosco au XIXe siècle pour les enfants des rues de Turin. « Il s’agit d’une pédagogie de la confiance, de l’alliance et de l’espérance », explique Jean-Marie Petitclerc, directeur du Valdocco, éducateur spécialisé et prêtre salésien. « L’éducateur travaille à la relation de confiance avec le jeune rencontré, il fait alliance avec lui. Il ne le réduit jamais à ses comportements présents mais l’inscrit dans un projet d’avenir ».

À travers la connaissance de l’enfant sur l’un de ses lieux de vie, l’équipe va connaître les deux autres et les faire dialoguer. Des jeunes de la cité Champagne par exemple ne fréquentent pas la mission locale, toute proche mais extérieure à leur territoire. L’association joue un rôle de médiation avec les partenaires institutionnels. « Lorsque l’écart social devient grandissant entre ceux qu’on considère comme inclus et ceux qu’on appelle exclus, la nécessité d’une médiation devient primordiale pour la restauration du lien social », souligne Jean-Marie Petitclerc.

L’association a également mis en place des espaces « SAS » entre les institutions et les jeunes. Elle travaille par exemple avec le collège Claude Monet qui a créé un système de permis à points pour les élèves. En cas de problème de comportement, le collège retire des points aux jeunes. Certains grillent leur permis rapidement. Plutôt que d’exclure l’élève, le collège a passé une convention avec Le Valdocco qui accueille le collégien pendant une semaine dans ses locaux et lui propose un programme d’accompagnement éducatif. Un contrat est alors passé avec l’élève, le principal du collège et la famille.

Un autre espace intermédiaire a été créé pour les jeunes de 16 à 25 ans en rupture scolaire et à la recherche d’un emploi. L’association leur propose de participer à « une plate-forme de remobilisation » avec l’ensemble de leur groupe de pairs, la bande de copains qui galère. Cette formation est menée par l’équipe de prévention spécialisée, celle de l’institut de formation du Valdocco (voir interview] et la mission locale. «  Nous utilisons la confiance que les jeunes ont en nous, pour faire alliance », explique François Le Clère.

Grâce à l’embauche des trois éducateurs spécialisés, l’association peut répondre aux demandes des jeunes en rupture et proposer un accompagnement plus individualisé. Les éducateurs participent à toutes les activités de l’association, repérant ainsi les jeunes en difficulté. « J’apprécie de pratiquer la prévention spécialisée dans une association qui travaille de manière globale. Le collectif institutionnel effectue le travail de prévention primaire, l’éducateur peut se recentrer sur le jeune en rupture », estime François Le Clère. « Cette année, par exemple, dans la cité Martin Luther-King, plutôt tranquille, nous avons vu apparaître des problèmes de fugues, d’échecs scolaires importants et de dégradations. Nous avons renforcé l’équipe d’accompagnement scolaire, mis en place des groupes de parole pour les parents et pour les adolescents, et accentué le travail de rue. Le fonctionnement de l’association permet de réagir avec rapidité et souplesse ».

L’association Le Valdocco se veut complémentaire des autres structures du quartier (centre social, maison de quartier…) et milite pour la participation des habitants. « Nous sommes là pour favoriser l’engagement bénévole, les parents sont adhérents de fait à l’association et leur représentant est élu au conseil d’administration », souligne Jean-Marie Petitclerc. Les activités sont encadrées par une trentaine de bénévoles : instituteurs, enseignants, psychologues, étudiants, infirmières, retraités…

L’École polytechnique détache six jeunes pour un an au Valdocco dans le cadre d’une convention. Logés dans la cité, ils participent à l’animation de rue et au soutien scolaire, en particulier au lycée. En contrepartie du soutien dans ses études, le lycéen encadre pour quelques heures les plus petits durant les animations. Certains polytechniciens sont issus de l’immigration, un modèle positif pour les jeunes. « Les polytechniciens prouvent qu’un maghrébin peut réussir un parcours brillant et se projeter dans l’avenir. Rencontrer des personnes qui font des études supérieures dans la cité est difficile pour les jeunes, sans compter que leur groupe de pairs dévalorise la réussite scolaire », estime Jean-Marie Petitclerc.

Des stagiaires éducateurs spécialisés et des jeunes volontaires civils complètent l’équipe. Avec ses activités de prévention globale, l’association touche environ 500 enfants et jeunes de 8 à 25 ans. Des enfants et des jeunes considérés comme « acteurs principaux de leur éducation », associés à l’élaboration et l’évaluation des activités.


[1Le Valdocco - 32, avenue Georges Clémenceau - 95100 Argenteuil. Tél. 01 39 81 07 15 - mail : valdocco@aol.com


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