N° 768 | du 6 octobre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 octobre 2005

La maison d’accueil spécialisée Perce-Neige de Bois-Colombes

Katia Rouff

Thème : Polyhandicapé

Soins, bien-être, confort des résidants, activités plaisantes, vie sociale ouverte sur l’extérieur sont les maîtres mots des professionnels de la MAS Perce-Neige [1] de Bois-Colombes (92). Une équipe qui prend plaisir à travailler avec ce public lourdement handicapé, réduisant ainsi les risques d’usure professionnelle

Dans son fauteuil, toute de rouge vêtue, Anne-Félicité rayonne. Maquillée, les cheveux tressés à l’africaine, la jeune résidante est ravie de sa mise en beauté réalisée par Noëlle Malunga, aide médico-psychologique dans l’atelier esthétique. Une autre jeune femme attend impatiemment son tour, tandis qu’un résidant se ballade en fauteuil, complimente et en profite pour faire le baise-main à toutes les dames. L’ambiance est joyeuse. Plus loin, dans la salle de détente, allongées sur des coussins de toutes les couleurs, deux jeunes femmes écoutent, détendues, Afi Sow, aide médico-psychologique lire une histoire. Une musique douce accompagne les mots.

Au fond de la pièce, un homme s’est assoupi dans son fauteuil. Dans l’atelier peinture, sous la houlette du psychomotricien Fabien Berthebaud, quatre résidants reproduisent – chacun selon ses possibilités – la vision de leur lieu de vie avec un ciel d’un bleu très vif. Dans l’espace Snoëzelen, Paola est recroquevillée sur un matelas d’eau. Tout près d’elle, Anne Boucher, animatrice, lui caresse les cheveux et le dos pour apaiser ses angoisses. Cette salle de détente sollicite les cinq sens : musique douce, diffusion d’huiles essentielles, défilé de couleurs apaisantes… Plus loin, piscine, salle de balnéothérapie, salle de travaux manuels… autant de lieux pour favoriser le confort et l’activité des résidants.

Chaque moment de plaisir est précieux : réaliser un gâteau en cuisine avec l’aide des AMP, le déguster, fumer une cigarette sur la terrasse si l’état de santé le permet, manger un plateau télé devant un film fétiche ou un match de foot… « Nous incitons l’équipe à penser à ce qui peut faire plaisir aux résidants, explique Hélène Le Fur, chef de service Vie sociale, des choses très simples : lire un livre dans une pièce agréable, rester près d’eux sur un matelas… », mais aussi sortir, faire des courses, une ballade, aller caresser les chevaux du centre d’équitation… Le repas, dans une grande salle à manger aux tables vertes espacées, est le moment fort de la journée, un temps thérapeutique puisqu’il faut assister les résidants dans la prise des repas et les apaiser en cas de crise d’angoisse. Sur simple coup de fil, parents et amis peuvent venir déjeuner dans une autre salle avec un résidant.

Lutter contre l’usure professionnelle

« Dans les années 80 - 90, peu nombreux étaient les professionnels qui voulaient s’occuper des résidants des MAS, évoque Jean-Pierre Regourd, le directeur, dans ces établissements de type asilaire, il était communément admis qu’on ne pouvait faire que du nursing, l’idée d’accompagnement n’existait pas. On faisait figure d’extraterrestre si l’on employait le terme « sujet » pour parler de ces personnes. Aujourd’hui, nous proposons aux résidants un accompagnement sanitaire et social ». Pour ce directeur, le discours fataliste et dévalorisant concernant les personnes très lourdement handicapées a contribué au fameux burn-out professionnel. Grâce à de nombreuses études, des pistes ont été élaborées pour travailler avec ces résidants même si une grande motivation du personnel reste nécessaire.

Jean-Pierre Regourd a participé à l’ouverture de quatre MAS à Paris et en province [2] et a pu ainsi prendre la mesure des difficultés qu’une équipe peut rencontrer avec ces résidants mais aussi de leur formidable potentiel et du plaisir que l’on peut avoir à travailler avec eux. « J’ai appris à gagner du temps pour choisir une équipe motivée malgré les difficultés de recrutement liées à ces postes et la mauvaise image encore associée aux MAS, précise t-il ; même dans les centres de formation on ne parle souvent des MAS qu’en termes de lourdeur de handicap ou d’incapacité, soupire t-il. La lourdeur existe, il ne s’agit pas de la nier mais d’arriver à l’apprivoiser et à trouver une façon de travailler qui ne rende pas la journée plus lourde qu’ailleurs ».

Michel Legouini, chef de service paramédical, partage ce point de vue. Parler autrement du résidant de MAS, essayer de relativiser la lourdeur de l’accompagnement est primordial. « A la MAS Perce-Neige nous ne sommes pas aveuglés par le mot « lourdeur », dit-il ; cette notion existe bien entendu, mais nous essayons de l’éclater, d’apporter des réponses aux besoins des résidants. Nous étudions chaque personne, voyons comment réactiver ses potentiels. Battre en brèche cette notion de lourdeur permet de remobiliser les équipes. Elles doivent avoir en tête les questions suivantes : que peut-on faire avec ce résidant ? Comment gérer l’inévitable crise d’adaptation lors de son arrivée ? ». Hèlène Le Fur complète : « Nos équipes ont beaucoup d’humour, elles taquinent les résidants, sont détendues, ce qui allège les difficultés ». Des difficultés que personne ne nie pour autant. Les situations de désordre ou de violence existent, les manutentions sont lourdes et le risque de burn-out n’est pas absent. Les mouvements de personnel en témoignent puisqu’en 2004, 15 % du personnel a quitté l’établissement.

Ces départs traduisent la pénibilité du travail ou l’impossibilité à en apprécier tout l’intérêt sur une courte période. « Tout professionnel qui arrive avec l’idée qu’on ne peut rien faire avec les résidants part rapidement. Il se retrouve confronté au doute. On est dans la découverte du sujet, comment savoir ce qu’on peut faire avec lui avant d’avoir passé du temps ensemble ? », interroge le directeur. Pour lui « le burn-out est le déni social de la souffrance. Si on ne reconnaît pas que l’accompagnement peut amener de la souffrance, on risque l’épuisement professionnel. Tous les résidants ont des difficultés relationnelles, mais la souffrance existe autrement si elle est partagée. Ici nous vivons avec le résidant au quotidien, l’accompagnons toute la journée, sommes en contact avec lui en permanence dans les activités comme dans les soins. Si une crise advient, nous l’accueillons en équipe, elle fait partie du travail en MAS où la notion de stabilisation n’existe pas ».

Aujourd’hui, l’équipe se félicite de la rareté des crises : entre l’outil chimique et les techniques de relaxation, les résidants sont stabilisés. « Ici, il n’existe pas de frontière entre le médical et le social, indique Michel Legouini pour éviter les burn-out des équipes, nous introduisons du sens dans chaque acte de la vie quotidienne ». Pour l’équipe, le terme nursing ne signifie pas laver un résidant mais lui apporter soin et confort. Tout ce qu’elle fait a des effets thérapeutiques. La piscine, la lecture, apportent bien-être aux résidants mais aussi au personnel qui partage avec eux cette activité. Chaque moment de plaisir fait reculer les risques d’usure professionnelle. Et Michel Legouini de conclure « Même si 80 % des résidants ne peuvent pas s’exprimer oralement, chaque jour nous observons les progrès qu’ils réalisent ».


[1Reconnue d’utilité publique, l’association Perce-Neige a été créée en 1966 par le comédien Lino Ventura afin d’accueillir des personnes handicapées mentales et polyhandicapées dans des maisons de vie agréables et durables.
Maison Perce-Neige - 134-136, avenue de l’Agent Sarre - 92270 Bois-Colombes - Tél. 01 55 66 90 60

[2Ouverte en 2002, la maison d’accueil spécialisée Perce-Neige, placée sous la compétence tarifaire de la D.D.A.S.S, accueille trente résidants âgés de 20 à 57 ans. Des personnes présentant un trouble mental sévère avec ou sans troubles associés (infirmité motrice cérébrale, autisme, psychose…). Le legs d’un terrain situé près du centre-ville de Bois-Colombes, suivi de l’acquisition par Perce-Neige des parcelles alentour ont permis la construction d’un beau bâtiment de deux étages. La maison s’organise en trois unités recevant chacune dix résidants qui bénéficient, en fonction de leurs besoins d’une surveillance médicale et infirmière préventive, d’un suivi en kinésithérapie, hydrothérapie, psychomotricité et ergothérapie afin de maintenir les acquis et éviter des évolutions défavorables sur le plan statural et moteur. L’équipe de la MAS Perce-Neige est constituée du directeur, de deux chefs de service, de dix-huit aides médico-psychologiques et aides soignantes, de trois animateurs et d’un personnel administratif qui joue aussi un rôle dans la relation quotidienne avec les résidants.


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