N° 768 | du 6 octobre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 octobre 2005

« La lutte contre l’usure est un défi permanent »

Propos recueillis par Katia Rouff

Damien Gillot, chef de service éducatif à la Maison d’accueil spécialisée de La Plantade [1] à Bort-Les-Orgues (19) affirme que dans ces structures aussi le travail éducatif et thérapeutique permet de mieux accompagner les résidants même lourdement handicapés

« Dès la troisième année d’existence de la MAS, nous nous sommes appuyés sur le décret du 27 octobre 1989, précisant que la prise en charge doit être thérapeutique mais aussi éducative et pédagogique pour mettre en œuvre ce type d’accompagnement. L’association de moyens éducatifs et thérapeutiques nous permet d’axer notre travail à la fois sur les domaine physique, psychique, affectif et social. Sur le plan éducatif, nous travaillons chaque jour au maintien ou au développement de capacités simples (se laver, s’habiller, prendre un repas), proposons des activités d’expression (peinture, travail manuel…), des activités physiques (parcours moteur, équitation, randonnée…) adaptées aux possibilités de chacun et entretenons aussi les relations avec l’extérieur en particulier avec la cité (achats personnalisés divers)
.
Les actions thérapeutiques sont essentielles, elles apportent des réponses aux souffrances corporelles et psychiques. Ainsi, nous travaillons sur la réduction de la douleur physique au moyen de la balnéothérapie, de supports adaptés à la morphologie, à la pathologie du résidant (fauteuils poires…). Le temps de toilette est également utilisé pour détendre et masser les corps meurtris. Pour apaiser la souffrance psychique, nous utilisons la balnéothérapie, la technique du PACK (enveloppement du corps avec des linges humides et froids permettant aux personnes psychotiques de sentir les limites de leur corps, atténuant ainsi leurs angoisses). La psychologue propose des psychothérapies aux personnes qui peuvent les suivre.

Depuis quatre ans, nous utilisons la technique Snoezelen auprès de la vingtaine de résidants les plus handicapés. Elle consiste à stimuler les cinq sens dans une salle aménagée : lit à eau chauffant et vibrant, diffusion de senteurs, colonne à bulles colorées qui stimulent sur le plan sensoriel et vibratoire. Bien que simples, ces stimulations s’avèrent efficaces et bénéfiques. Les soignants observent les réactions de ces personnes souvent en état végétatif et réinvestissent leurs enseignements. Ainsi avons-nous allongé les temps de toilette des résidants, sensibles à des stimulations particulières comme des gels douche parfumés.

Lors de la création des MAS le législateur n’a pas jugé nécessaire de prévoir de postes d’éducateurs spécialisés, estimant que ce public lourdement handicapé a surtout besoin d’aide directe au quotidien (lever, toilette, repas) et d’animation. De fait cette réalité correspond à la majorité des actes dispensés tous les jours par les AMP et les aides soignants mais la présence d’éducateurs spécialisés permettrait de soutenir et d’accompagner ces personnels dans une meilleure compréhension des résidants et d’améliorer leur accompagnement.

Historiquement, la formation d’éducateur spécialisé n’est pas axée sur la prise en charge du handicap lourd et un professionnel pourrait avoir du mal à trouver sa place dans des équipes tournées vers des actions en faveur d’un public très déficitaire. Une question à laquelle nous réfléchissons dans le cadre de la démarche qualité entamée en avril 2004 en vue de l’obtention de la norme ISO 9001 et d’une meilleure prise en charge du résidant.

En MAS, le risque d’usure professionnelle est grand, les équipes travaillent avec des personnes déficitaires tant sur le plan physique que psychique, sans accès à la communication verbale, à des tâches d’aide et de suppléance répétitives. La lutte contre le risque d’usure professionnelle constitue un défi permanent que nous tentons de relever par différents moyens, comme le développement des compétences par des savoirs complémentaires à la formation initiale.

Dans l’accompagnement direct, chaque membre d’une équipe doit pourvoir répondre à la question : « qui est ce résidant que j’ai à prendre en charge ? » et être à même de comprendre pourquoi la personne accueillie a ce comportement, d’où elle vient et comment intervenir auprès d’elle. Philippe Chavaroche nous a aidés à mieux comprendre notre public, mieux réagir face à lui et prendre du recul face à ces comportements « archaïques » avec pour objectif : « Plus je comprends le comportement des résidants, moins je subis, mieux je sais faire et plus je trouve de sens à ce que je fais ». Cela nécessite une formation spécifique du personnel car les formations initiales, trop généralistes, ne préparent pas totalement au travail avec un public aussi déficitaire. Le soignant est confronté à un paradoxe : répondre aux besoins d’une personne carencée qui la maintiennent dans un registre infantile alors qu’elle a un statut d’adulte.

La gestion des ressources humaines est une seconde réponse apportée à la prévention des risques d’usure professionnelle. Nous changeons le personnel de groupe tous les trois ans, pour le remobiliser auprès de nouveaux résidants et de nouveaux collègues. Nous privilégions aussi les initiatives du personnel : organisation de séjours de vacances à l’extérieur, sorties le week-end, animations sur les lieux de vie (peinture, décoration à thème…). L’organisation d’une journée annuelle inter-MAS crée également un temps fort dans l’année.

De plus, une fois par mois, le personnel bénéficie également d’une réunion d’analyse des pratiques professionnelles animée par un psychologue extérieur à l’établissement. Enfin, les personnels - qui travaillent sur des hébergements distincts - animent ensemble des activités (séances à la piscine, balades, achat de vêtements…), ce qui les oblige à travailler ensemble. Tout cela paraît anodin mais ces temps favorisent la mobilisation, l’échange, les relations avec les autres et l’extérieur. Se replier sur soi, aller subrepticement vers un fonctionnement de type asilaire, constituent les risques du travail en MAS.

La gestion des ressources humaines s’appuie également sur la formation continue au service des résidants. Il s’agit de sortir d’une formation « consommation » pour aller vers une formation « investissement » au service des besoins des personnes accueillies. A terme, nous favoriserons la formation promotionnelle. Savoir qu’il a la possibilité de quitter la structure, que son avenir n’est pas fermé, entretient le personnel dans une dynamique de vie, évite repli sur soi et découragement ».

A lire : Usure dans l’institution – Daniel Brandého, éd. ENSP, 2000, deuxième édition. Commander ce livre


[1MAS La Plantade - 19110 Bort-Les-Orgues. Tel. 05 55 46 01 50


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