N° 875 | du 6 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 mars 2008

« La langue, le langage et la parole sont un triptyque essentiel »

Propos recueillis par Bruno Crozat

Entretien avec Henri Pollet, pédopsychiatre au pavillon d’audiophonologie [1] de l’hôpital Edouard-Herriot. Il est l’un des rares psychiatres de la région à avoir appris la langue des signes

Quels sont les troubles psychologiques associés à la surdité ?

La surdité ne provoque pas de troubles graves sur le plan psychologique. Elle a bien entendu un retentissement parce que le langage est important pour réguler ses émotions et ses relations, elle peut créer des difficultés relationnelles, mais sans que ça déclenche forcément des troubles psychologiques. Comme tout un chacun, les sourds présentent des difficultés structurales à savoir qu’ils peuvent être névrosés, voire psychotiques. Pour nous, médecins, il est parfois difficile de faire des diagnostics. Nous devons passer par le filtre de la surdité. Nous manquons souvent d’éléments pour analyser les symptômes que nous décelons habituellement par la parole.

Y a-t-il des troubles propres à la surdité ?

Il n’y a pas plus de névroses chez les sourds que chez les autres mais il y a des carences symboliques et éducatives que je retrouve chez les entendants et peut-être davantage chez les sourds. Si les parents ont refusé la surdité de leur enfant et peu communiqué avec lui, celui-ci a pu manquer d’une portance, d’un environnement, d’une contenance familiale et sociale. Ces carences peuvent générer des troubles qui peuvent aller comme chez les entendants jusqu’à la psychopathie, le comportement caractériel, la dysharmonie sociale, le retrait. C’est assez fréquent chez les adolescents lorsqu’ils doivent s’intégrer au monde du travail. Ils passent par de grosses dépressions parce qu’ils se retrouvent reclus.

Quelles stratégies adoptez-vous pour rendre possible la communication ?

L’analyse, l’écoute, l’entretien et l’observation sont les moyens dont je dispose. Les enfants parlent, dessinent ou écrivent. Avec les sourds qui oralisent, je me débrouille seul. Ils me comprennent en lisant sur les lèvres et leur perception auditive est souvent meilleure que celle des sourds profonds. Ils peuvent avoir construit une parole tout à fait audible et compréhensible. Quand mon patient n’oralise pas, j’utilise les quelques rudiments de langue des signes que je connais, dans la mesure où ce qui est dit demeure concret. Dès que les notions deviennent abstraites, je ne suis plus capable de penser et de signer. Je fais appel à des interprètes dès qu’il faut aller interroger des éléments plus personnels, intrapsychiques.

La présence de l’interprète perturbe-t-elle l’entretien ?

Il est préférable ne pas avoir d’intermédiaire pour évoquer subjectivement un certain nombre de difficultés que peut ressentir un sujet sourd. Je dois prendre en compte que tout ce qui va s’énoncer passera par la médiation de quelqu’un d’autre. Cela peut gêner, voire empêcher l’expression, surtout lorsqu’elle est émotionnellement forte. Habituellement, avec ce que je possède de la langue des signes, j’arrive à recueillir l’intime et le profond du sujet au cours de mes propres entretiens. L’interprète vient m’aider à compléter son histoire.

Quel est l’impact des difficultés de langage sur la compréhension de votre patient ?

Parole, langage et langue sont des éléments essentiels pour comprendre un sujet. La construction de la parole s’articule autour des mots audibles. Ce langage est constitué d’un énoncé et d’une énonciation. Quand je parle, je ne dis pas seulement des énoncés, je parle aussi de moi. La langue, le langage et la parole sont un triptyque essentiel pour construire la vie émotionnelle, psychique et fonctionnelle d’un individu. Chez l’enfant qui n’a pas été à même de construire son langage et sa parole à cause de sa surdité, ses actes viennent suppléer cette carence. Charge à ceux qui travaillent avec lui de décoder ce langage du corps. C’est difficile, le langage du corps est très énergétique, éprouvant à capter. Il ne possède pas les nuances de la vocalité et s’en trouve plus difficile à interpréter.

Qu’est-ce qui marche le mieux, la LSF ou l’oral ?

La langue des signes construit un lien social intéressant. Un enfant sourd qui adopte ce langage peut tout à fait épanouir sa personnalité au sein de sa famille. C’est l’association des deux communautés qui ne va pas être simple. L’une et l’autre ne possèdent pas nécessairement les outils pour échanger, communiquer et faire lien (lire l’exemple d’une Clis bilingue).

Votre pratique de la langue des signes vous aide-t-elle vraiment ?

De temps en temps, certains sourds me disputent en regrettant que je ne progresse pas plus. Mais le simple fait d’avoir engager cette démarche manifeste une bienveillance qui dénote tout de suite que la surdité m’intéresse. D’emblée une certaine confiance s’installe. Ils s’aperçoivent que je suis handicapé avec leur langue des signes et qu’ils sont handicapés avec la mienne. Nous partageons ensemble un handicap et ils acceptent assez bien que les choses se passent ainsi.


[1L’audiophonologie a pour objet l’étude de l’audition, de la phonation, de la parole et du langage de l’homme. Elle comprend les aspects anatomique, physiologique, psychologique, acoustique, phonétique, linguistique et sociologique de la communication


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