N° 910 | du 18 décembre 2008 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 18 décembre 2008 | Philippe Gaberan

La guerre mondiale

Michel Serres


éd. Le Pommier, 2008 (197 p. ; 19,90 €) | Commander ce livre

Thème : Philosophie

“Qui va gagner ? » C’est cette question qui, souligne d’emblée Michel Serres, porte le développement de l’humanité depuis que celle-ci accède à la conscience d’elle-même. De toute confrontation doit surgir un vainqueur ; ainsi la survie des sociétés va-t-elle dépendre du tribut à payer à cette logique de la domination des plus forts sur les plus faibles. Michel Serres au crépuscule de sa vie livre un ouvrage une fois encore flamboyant par les idées et le style. La force des mots réside dans l’à-propos des thèses présentées et aussi dans l’articulation de chaque syllabe qui, par delà le sens, fait entendre l’émotion de celui qui parle. Il est beau d’être humain et il est prodigieux d’être en vie quels que soient la dureté des épreuves traversées. Et l’auteur rappelle qu’il a connu, c’est-à-dire qu’il a physiquement traversé, six conflits durant son existence.

L’utilité de l’ouvrage en ces temps de mémoire spongiforme est de ramener le lecteur vers ce qui fait le socle des sociétés, à savoir la logique à l’œuvre pour que la violence ne dégénère jamais en extermination. L’extermination ! Voilà le mot essentiel de l’ouvrage et la grande peur qui traverse en filigrane et ce livre en particulier et le livre en général de l’humanité. Le risque originaire de l’extermination, et donc la lutte sans cesse continuée contre celui-ci, bornent l’un et l’autre le chemin du progrès et de son insupportable modernité. Voilà bien ce qu’il faut retenir de cette magistrale leçon de philosophie délivrée par Michel Serres ; et, avec celle-ci, comment la religion puis le droit sont venus s’interposer entre les hommes, leurs humeurs belliqueuses et leur fascination pour la destruction de tout ce qui est autre que lui-même.

Qui va gagner ? Alors que les médias, à la botte des puissants, entretiennent un faux suspense, Michel Serres assure que tout le monde connaît déjà la réponse à cette question : « le plus riche ! » Ainsi, le philosophe propose-t-il que l’homme libre s’affranchisse désormais de cette question et « pratique l’ascèse de la victoire » (pp. 68-69). L’avenir n’est plus dans la confrontation des individus et dans la déflagration des nations mais dans la rencontre et dans l’alliance. C’est sur l’image d’une nouvelle arche que se clôt cet ouvrage. « Nous voilà embarqués sur le Monde, avec le Monde, dans le Monde. Flottant sur un déluge mondial qu’elle contribue à créer, l’humanité navigue à bord d’une arche mondiale qu’elle construit en temps réel, cognitivement. Cette puissance cognitive changera les consciences » (p. 188). Ici, Michel Serres glane en moins de deux cent pages les graines semées dans Le Tiers instruit ou Le Contrat naturel. Ici, sa voix d’Immortel clame « la fin de l’adversaire » et « l’avènement du partenaire » (p.178). C’est la raison pour laquelle ce livre est un livre à l’adresse des éducateurs.


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