N° 851 | du 6 septembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 septembre 2007

« La famille, ce n’est pas si facile… »

Katia Rouff

Thème : Médiation

À Paris, la Maison des familles et des cultures propose un espace de parole, d’échanges et d’activités pour restaurer des liens familiaux parfois malmenés. Parmi ses actions, la médiation familiale permet aux parents séparés de dépasser leurs conflits dans l’intérêt de l’enfant.

Une médiation familiale réussit lorsqu’un couple séparé sort « gagnant-gagnant » d’un conflit préjudiciable à leur enfant. Sylvie et Stéphane [1] se séparent à la naissance de Gaël, aujourd’hui âgé de sept ans. Si la séparation s’est relativement bien passée, les conflits qui l’ont provoquée n’ont pas été travaillés en amont. Aujourd’hui divorcés, ayant chacun reconstruit une famille, Sylvie et Stéphane s’opposent sur l’organisation de la vie de Gaël, échangent par avocat interposé, utilisent le référé au moindre manquement au jugement lié à l’organisation de la vie quotidienne de l’enfant, portent plainte au commissariat s’il est ramené en retard ou s’il pratique une activité non négociée devant le juge…

Conflit religieux

Face à cette situation difficile, le juge aux affaires familiales ordonne une médiation familiale auprès de la Maison des familles et des cultures en mai 2007 [2]. « Dans un premier temps, Stéphane accepte et nous contacte, retrace Josiane Haddad, responsable de la structure et médiatrice familiale. Mais en recevant une énième convocation d’huissier mandaté par Sylvie pour vérifier s’il accompagne bien Gaël à son cours d’éducation religieuse, il change d’avis et se braque. Finalement, il comprend l’enjeu de la rencontre et accepte la médiation ».

Le premier entretien a lieu en juillet 2007. Les deux anciens conjoints semblent fermés, le conflit entre eux est perceptible, même s’ils ne font pas preuve d’agressivité. Peu à peu, grâce à un accueil chaleureux, un café, une discussion informelle dans la salle de la Maison des familles et des cultures, l’atmosphère se détend. L’ex-couple se retrouve dans un bureau pour un premier entretien avec Josiane Haddad et sa collègue Brigitte Djian, conseillère conjugale et familiale.

Son objectif : trouver le moyen d’échanger des informations sans s’insulter ou passer par une lettre recommandée. Stéphane et Sylvie conviennent de leur comportement rigide et analysent ses raisons. « Ils partagent la même culture religieuse mais se positionnent différemment par rapport à elle. Stéphane s’affirme laïc et Sylvie, très pratiquante, désire transmettre sa religion à Gaël, relatent les médiatrices. Ce qui a attiré Stéphane vers Sylvie – une pratique religieuse qui lui donnait l’impression de retrouver ses racines – l’a ensuite exaspéré, provoquant la séparation. Aujourd’hui leur désaccord profond continue et concerne la place du religieux dans la vie de l’enfant ».

Le juge a refusé l’inscription de Gaël dans une école religieuse, comme le souhaitait Sylvie, et accepté qu’il suive des cours d’histoire religieuse. Ils se déroulent le dimanche matin, à Paris, près du domicile de Sylvie. Stéphane, qui a la garde de son fils le mercredi et un week-end sur deux, refuse de l’accompagner à cet enseignement, éloigné de chez lui (il vit dans une lointaine banlieue). Le père ne souhaite pas que ces cours « mordent » sur le temps passé avec son fils et dénigre la religion devant lui.

Plaire aux deux

Soucieux de plaire à ses deux parents, l’enfant fait la grasse matinée chez son père le dimanche et prétend ne pas aimer l’enseignement religieux. Chez sa mère, il se lève tôt et prend plaisir à le suivre. Il éprouve des difficultés à trouver sa place dans ces deux mondes qui ne se respectent pas. « Dans le souci d’éviter que l’un des parents impose sa façon de vivre à l’autre, nous avons essayé de chercher des solutions ensemble : l’enfant ne pourrait-il pas aller à ces cours un autre jour ou un dimanche sur deux ? », évoque Josiane Haddad. Les médiatrices jugent le premier entretien réussi, les deux parents ayant réussi à communiquer grâce à un tiers.

Le second entretien se déroule en août 2007. Chaque parent a avancé de son côté et cherché des solutions mais l’ex-couple est malgré tout sous pression du fait d’un rendez-vous avec le juge fixé en septembre. Stéphane émet des propositions et soumet à Sylvie un calendrier susceptible de lui convenir. Le troisième entretien, quinze jours plus tard, permet de vérifier que le couple est moins sous tension et peut aborder de manière plus aisée les modalités d’un nouveau calendrier concernant les droits de garde de Gaël.

Les médiatrices n’ont pas encore rencontré le petit garçon, préférant dans un premier temps que ses parents puissent en parler directement avec lui. « Au besoin, nous lui dirons qu’il peut s’enrichir de ses deux familles et trouver sa place dans chacune, précisent-elles. Il est important que les parents entendent que ce qui se joue entre eux fait souffrir l’enfant qui va grandir dans deux mondes totalement opposés. S’ils continuent à dénigrer le monde de l’autre, Gaël risque d’aller mal. Ils ont la responsabilité de lui laisser son espace chez l’autre ».

À la Maison des familles et des cultures, les médiations familiales ne sont pas toutes ordonnées par le juge, des parents viennent de leur propre initiative avant ou après une séparation difficile ou en situation de crise. Ils sont également orientés vers la structure, récemment agréée centre de médiation familiale, par les services sociaux. La Maison accueille et accompagne des familles qui s’engagent librement dans une ou plusieurs des actions qu’elle propose (voir encadré), parmi lesquelles la médiation familiale prend une large part.

Dans bien des cas, elle permet, par une meilleure écoute et un dialogue plus constructif, de sortir d’un état conflictuel et pernicieux pour aller vers une pacification des relations familiales, davantage tournées vers l’intérêt de l’enfant. Les parents participent financièrement à cette médiation, selon un barème fixé par la CAF (allant de 5 € à 131,21 €) par séance d’une durée de 1h 30.

Si le travail de restauration des liens familiaux accompli par la Maison des familles et des cultures est reconnu, tout n’est pas rose pour autant pour l’équipe pluridisciplinaire qui la compose. Elle peine à faire reconnaître par les tutelles son action globale envers les familles et la cohérence des différentes actions proposées qui se complètent l’une l’autre. Elle réalise pourtant un travail de prévention, évitant ainsi des prises en charge plus lourdes, voire des placements.

La structure aimerait recevoir des financements en fonction d’une action globale et non par projets comme c’est le cas. « La conception du lieu est celle d’un espace. Nous travaillons avec la famille, sans imposer quoi que ce soit. Si elle est d’accord pour entreprendre un suivi, libre à elle de venir ou non. C’est un accompagnement sur un temps plus ou moins long selon les situations et la prise en charge des familles ». En 2006, la structure a réalisé soixante-dix médiations.


[1Les prénoms ont été changés

[2La Maison des familles et des cultures- 46, boulevard Voltaire - 75011 Paris. Tél. 01 43 57 11 01


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