N° 1132 | du 9 janvier 2014

Critiques de livres

Le 9 janvier 2014 | Jacques Trémintin

La faiblesse des hommes. Histoire raisonnable de l’affaire d’Outreau

Gilles Antonowicz


éd. Max Milo, 2013 (319 p. ; 19,90 €) | Commander ce livre

Thème : Abus sexuel

Quand Gilles Antonowicz reçoit à son domicile deux CD-roms contenant le dossier judiciaire d’Outreau, lui, l’avocat spécialisé dans les affaires d’agressions sexuelles, ne pouvait que voir sa curiosité piquée au vif. Le voilà donc lancé dans l’étude des pièces reçues, et l’ample documentation existant sur cette affaire. De cette recherche, il en a fait un livre décrivant ce qui s’est passé, sans chercher à faire triompher un point de vue sur un autre, ni remettre en cause la vérité judiciaire, mais sans vouloir non plus dissimiler les nombreuses interrogations qui demeurent.

Tout commence en 2000 par une réflexion naïve de Boris Delay, alors âgé de neuf ans, demandant à son assistante familiale où elle rangeait ses cassettes pornographiques, ses parents ayant l’habitude de visionner les leurs, en famille. L’étonnement de la famille d’accueil, puis celle des services sociaux vont amorcer une pompe qui ne va plus s’arrêter. Un, puis quatre, puis des dizaines d’enfants qui révèlent avoir été victimes des pires turpitudes de la part d’adultes dont le nombre va lui aussi enfler. L’enquête est confiée à un jeune juge d’instruction qui gère ce lourd dossier, en même temps que cent vingt autres, dans les conditions de dénuement de la justice.

Des éléments qui s’emboîtent, des noms qui sont cités à plusieurs reprises par des victimes ou des mis en examen n’ayant pas les moyens de communiquer entre eux, des affaires contiguës qui confirment l’implication des mêmes personnes, vont contribuer à solidifier la conviction des enquêteurs et des magistrats. Quand le procès s’ouvre, tout le monde est convaincu d’avance : magistrats, avocats, accusés se chargeant réciproquement, journalistes… Personne ne doute de la culpabilité des personnes jugées. Le huis clos n’est pas demandé, afin de rendre exemplaire le déroulement du procès. C’est la rétractation de Myriam Badaoui, la mère des enfants Delay, innocentant treize de ses co-accusés, qui fait basculer le procès. Reprise en cœur par une presse qui inverse son propos, cette déclaration va devenir le passeport pour l’acquittement de treize des dix-sept accusés.

Le procès des pédophiles d’Outreau se transforme alors en mise en accusation de la justice elle-même. Reprenant les principales étapes judiciaires et les commissions d’enquête qui leur succéderont, l’auteur identifie un certain nombre de désastres qui dépassent le sort des seuls acquittés : destin des douze enfants reconnus victimes, aveuglement des juges des enfants à vouloir maintenir à tout prix les visites familiales des enfants Delay, décrédibilisation des experts, carence des avocats durant l’instruction, croisade aussi excessive des chroniqueurs judiciaires dans la stigmatisation que dans la défense des accusés. Décidément, dix ans après, tout n’a pas été dit sur ce procès.


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