N° 1118 | du 19 septembre 2013

Critiques de livres

Le 19 septembre 2013 | Jacques Trémintin

La fabrique des imposteurs

Roland Gori


éd. Les Liens qui Libèrent, 2013 (314 p. ; 21,50 €) | Commander ce livre

Thème : Évaluation

L’imposture a existé de tout temps. Mais certains systèmes de valeurs la favorisent, quand d’autres la découragent. Pour Roland Gori, il n’y a aucun doute : la forme prenant le pas sur le fond, les faux-semblants se substituant au réel, l’apparence et l’apparat triomphant sur l’authenticité…

La civilisation normative qui est en train de naître sous nos yeux constitue une véritable fabrique d’imposteurs. Les rapports sociaux étant de plus en plus régulés par l’inflation des prescriptions et de la puissance réglementaire, le vif de la parole et le débat citoyen sont remplacés par la soumission aux procédures, aux rationalités formelles et au spectre de la quantophrénie. Les protocoles se substituant au partage de connaissances entre les métiers de l’humain et aux manières d’en rendre compte à partir des récits d’expériences concrètes, l’individu devient une pièce détachée d’une unité de production, le segment fonctionnel d’un ensemble rationnel et instrumentalisé. L’évaluation, s’appuyant sur la vérification des moyens et de la conformité des actes, supplante l’argumentation, la réfutation et la pensée critique : la valeur se déduit d’une notation, la notation étant elle-même le produit de dispositifs de normalisation.

Cette évaluation ne préside pas à l’amélioration des pratiques, comme on l’affirme trop souvent, mais à la satisfaction des instruments prétendant les mesurer. Ce n’est pas tant à leur perfectionnement que l’on assiste qu’à l’adaptation des réponses des sujets évalués aux critères utilisés par l’évaluation. Cette normalisation en cours se traduit par une rationalisation généralisée des conduites humaines. Des règles standardisées prétendent capter les corps, diriger les gestes et modeler les comportements. Là où, autrefois, l’humanité était asservie à un souverain absolu, elle s’assujettit aujourd’hui à un expert autoproclamé et auto-référencé. La confusion dominant entre anomalie et pathologie, la médicalisation s’étend à tout ce qui s’éloigne du comportement social moyen conforme.

L’insolite, l’inaccoutumé et l’irrégulier abandonne le domaine de la variation personnelle pour être utilisés au dépistage et à la prévention de tout et de n’importe quoi. La société en vient à réduire la complexité des êtres et de leurs conditions singulières et concrètes de vie à quelques combinaisons et schémas simplificateurs, se privant de toute aptitude à inventer du nouveau. L’accidentel, le contingent et l’imprévisible étant bannis et rejetés comme étrangers à la norme, toute créativité est proscrite. La simple adaptation à une réalité purement formelle, technique et instrumentale qui s’ensuit, produit un monde dévitalisé, géométrisé et numérisé, conduisant l’humain à la facticité, à la vie inauthentique et au conformisme.


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