N° 948 | du 5 novembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 novembre 2009

La difficulté de construire une relation de confiance

Marjolaine Dih

Thème : Prévention spécialisée

Dans un quartier où cohabitent différentes communautés ethniques, le travail social de rue présente certaines particularités. En témoignent deux salariés de l’Association départementale pour le développement des actions de prévention dans les Bouches-du-Rhône (Addap) qui interviennent au Parc Bellevue, dans le IIIe arrondissement de Marseille.

Boulevard National, l’une des plus longues artères de la cité phocéenne. À deux pas de la station de métro éponyme, les façades décrépites parsèment le quartier. Mais elles cachent aussi un florilège d’activités en tous genres. Ici, un épicier. Par là, un garage. Plus loin, la mosquée Es-Sunna, réputée pour son orthodoxie. À quelques mètres, sur le trottoir opposé, une vitrine abrite l’un des locaux de l’Addap13 [1]. C’est le point de ralliement de François Murian et Edi Barro. Le premier est éducateur spécialisé, le second éducateur sportif. Ils effectuent un travail de rue dans le Parc Bellevue, un ensemble de bâtiments plus connu sous le nom de cité Félix-Pyat.

Cette ancienne copropriété laissée un temps à l’abandon dépend aujourd’hui d’un bailleur social. Elle regroupe plusieurs communautés, en majorité d’origines maghrébine et comorienne. Le binôme la parcourt ainsi chaque jour pour y mener différentes missions à destination d’un public âgé de 13 à 21 ans. Présence sociale dans le quartier, accompagnement éducatif personnalisé et développement social local, voici les trois axes qui régissent les journées de ces deux salariés de l’Addap. Viennent également s’ajouter d’autres actions plus ponctuelles comme des chantiers éducatifs.

« Il faut apprendre à aller vers », insiste François Murian. C’est en effet le propre du travail social, a fortiori du travail de rue. Reste que cette démarche peut s’avérer plus complexe quand le public concerné se réfugie derrière des a priori. Un coup de pouce permet parfois d’avancer… C’est ainsi que l’équipe de l’Addap a pu franchir les freins du départ. « Nous avons bénéficié de l’aide d’une personne d’origine comorienne qui travaillait au collège et habitait le quartier », confie François Murian. De quoi faire sauter les verrous pour ensuite construire avec les familles « une véritable relation de confiance ».

À croire que, pour pénétrer l’univers de quelqu’un, il faille une sorte d’introduction par une personne « semblable ». Serait-ce une nécessité ? Sans pousser l’analyse top loin, François Murian le constate régulièrement aux côtés de son collègue. Métis de père burkinabé et de mère vietnamienne, le teint d’Edi ressemble quelque peu à celui des Comoriens que le binôme rencontre chaque jour. Et, à la surprise des deux éducateurs, le regard de ce public se porte en général en premier sur le plus mat… « Cela arrive régulièrement, confirme Edi. J’imagine que les gens croient que je vais mieux les comprendre, soit parce qu’ils pensent que je parle leur langue, soit… » C’est simplement l’apparence physique d’Edi qui inspire confiance à son public comorien…

Si son teint lui permet de traverser les premiers obstacles, il ne suffit pas à lui seul à bâtir une relation de confiance. « Il faut comprendre les codes sociaux des familles, poursuit François. On les apprend avec le temps… J’ai par exemple découvert récemment qu’il ne fallait pas interroger un papa comorien dans la rue au sujet de son enfant. Du moins, c’est ce que j’ai compris. » Sans aucune certitude, munis d’une bonne dose d’humilité, les deux éducateurs acquièrent ainsi peu à peu une forme de reconnaissance. En attestent les échanges de François avec les habitants de la cité. Qu’il s’arrête pour parler, discuter ou simplement écouter, les riverains savent qui il est. Et lui aussi les connaît. « Ici c’est aussi une mosquée », décrit-il en montrant le rez-de-chaussée d’un immeuble. Aucune pancarte ne l’indique, mais il en est convaincu. Désormais, les habitudes des habitants ne lui sont pas étrangères. Si bien qu’il a notamment « appris à ne plus faire la bise aux filles dans la rue ».

_ Le quartier a une dominance musulmane, ce qui laisse une empreinte dans les pratiques quotidiennes. Certaines femmes portent le hijab (voile simple), d’autres le niqab (voile qui couvre le visage) et bon nombre d’hommes conservent la barbe. Face à ce public, en majorité d’origine maghrébine, l’éducateur doit aussi composer avec les mésententes locales. « Ils n’aiment pas les Balza, c’est-à-dire les Noirs, selon leurs propres mots », précise François Murian. D’ailleurs, l’équipe de foot féminin du quartier qu’il a montée (avec l’aide de la Ligue méditerranéenne de football) en est la preuve. « Au départ, il n’y avait que des joueuses d’origine maghrébine. Puis la tendance s’est inversée : maintenant, il n’y a que des filles d’origine comorienne ou mahoraise », insiste l’éducateur, qui distingue Comorien de Mahorais, en notant la querelle qui anime ces communautés d’origine ethnique si proche…

De fait, ce genre de situation influence le travail social. Impossible en effet de gommer les us et coutumes des publics que l’on accompagne, même lorsque la structure se revendique laïque comme l’Addap. Cela peut même se montrer déterminant, si bien qu’il peut causer de gros débats entre professionnels, parfois même des tensions, comme en atteste François Murian. « Dès qu’il y a une sortie organisée, voire un séjour, et qu’il faut penser aux repas, la question revient, souligne l’éducateur. Certains expriment du racisme et d’autres tombent dans l’extrême en ne s’organisant qu’en fonction du public musulman. » En la matière, les interrogations sont légion. Choisir de la viande halal ou pas ? Faut-il révéler que la viande n’est pas halal ou mentir ? Ou encore : doit-on s’adapter au Ramadan ? Si les réponses demeurent complexes, un constat apparaît à chaque fois : « Il est difficile de ne pas y prêter attention quand le rythme de tout le quartier se modifie au moment du Ramadan. »


[1Addap 13 Immeuble Le Flamand - 2 boulevard Gustave-Ganay - 13009 Marseille - Tél. 04 91 71 80 00


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