N° 628 | du 4 juillet 2002 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 4 juillet 2002 | Jacques Trémintin

La dictature de l’émotion

Paul Bensussan & Florence Rault


éd. Belfond, 2002, (276 p. ; 18 €) | Commander ce livre

Thème : Abus sexuel

La répression des abus sexuels exige un haut niveau de vigilance. On ne peut traiter avec négligence les situations dont sont victimes encore trop d’enfants. Mais un processus judiciaire enclenché sans discernement ni circonspection peut tout autant laisser des cicatrices psychologiques indélébiles qui n’épargnent personne, quand des adultes sont accusés à tort et sont broyés par la vindicte haineuse ou la suspicion hallucinée. Qu’un instituteur soit accusé d’une façon totalement injustifiée, qu’une mère de famille monte littéralement une cabale contre son ex-mari pour se venger de leur séparation, qu’une équipe de télévision présente une émission complètement délirante prétendant à l’existence de meurtres rituels d’enfants (qui lui vaudra d’ailleurs une condamnation en justice), que des intervenants de bonne foi soient pris en otage, cela existe et ne peut être passé par pertes et profits, au nom du principe de précaution. Les défenseurs de l’enfance maltraitée ne peuvent que perdre leur crédibilité à nier ou négliger cette réalité-là, aussi.

C’est ce que cherchent à nous démontrer les auteurs de cet ouvrage : un expert psychiatre et une avocate, confrontés à un certain nombre d’affaires dans lesquelles des victimes innocentes demeureront à jamais marquées par la calomnie. Au nom du respect dû à l’enfant, on propose d’interpréter son discours de façon littérale ? en se dispensant de l’interpréter. Si les intégristes de la parole de l’enfant revendiquent qu’on la prenne au pied de la lettre, ils sont unanimes à l’interpréter quand celui-ci se rétracte, preuve qu’il faut parfois donner du sens à ce qui est dit. Il est, en effet, essentiel de replacer les révélations dans le contexte psychofamilial et dans les conditions de leur recueil. Les magistrats civilistes l’ont bien compris qui, par exemple, dans les affaires de divorce, demandent un bilan familial. Les magistrats pénalistes limitent quant à eux les expertises à la victime et à l’auteur. Il faut, tout autant, manipuler avec prudence certains outils.

C’est le cas des poupées sexuées : des études ont montré que les enfants incestés pouvaient se montrer plus inhibés et moins imaginatifs que d’autres n’ayant pas subi d’agression. Idem pour le dessin qui se voit doté d’attributs sexuels dans les mêmes proportions (10 %) que l’enfant ait été abusé ou non. Quant à la sexualité compulsive, impulsive ou ostentatoire, elle peut signifier un abus ou une tout autre souffrance psychique. « Affirmer l’existence d’un abus sexuel sur n’importe lequel de ces signes nous semble donc scientifiquement inacceptable [?] l’absence de signe pathologique (autrement dit la normalité apparente) est également compatible avec l’existence d’un abus sexuel » (p. 249). Plus que jamais, on ne peut laisser l’émotion et les bons sentiments régler ces affaires.


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