N° 895 | du 4 septembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 septembre 2008

La détresse des agriculteurs

Propos recueillis par Katia Rouff

Témoignage de Françoise Maheux conseillère en économie sociale et familiale au sein de la Mutualité sociale agricole de Loire-Atlantique, de 1985 à 1999, elle témoigne de son expérience dans un ouvrage [1].

« J’ai commencé mon travail de conseillère en économie sociale et familiale dans un contexte de transformations économiques et sociales (quotas laitiers, puis crises de la viande ovine et bovine, sécheresse…) J’ai d’abord été frappée par la dégradation de la situation des agriculteurs qui avaient du mal à parler de leurs difficultés et à demander de l’aide. Lorsque nous avions connaissance d’une situation, elle était souvent déjà très défavorable à trois niveaux : économique (insuffisance de moyens de production pour continuer l’exploitation dans de bonnes conditions) ; financier (endettement important) ; humain (problèmes de santé, problèmes relationnels…).

Ces situations ont provoqué un certain désarroi en moi. J’ai tout d’abord pensé qu’elles étaient liées à de la passivité ou à une incapacité à s’adapter aux conditions d’exercice du métier. Puis, au fur et à mesure de mes rencontres, des échanges et de diverses formations dans le service, j’ai mieux compris le désarroi des personnes accompagnées. Les agriculteurs sont très attachés à la terre, héritage familial que l’on doit transmettre à son tour.

Ainsi, annoncer à leurs parents âgés la cessation anticipée de l’exploitation plongeait des hommes et des femmes dans une profonde détresse. J’ai été aussi sensible à la situation de certaines femmes qui me semblaient vivre dans un autre temps que le mien. J’ai également été frappée par la dépendance à l’alcool rendant encore plus difficile la compréhension de la situation et la recherche de perspectives.

Jusqu’au début des années 90, nous avions peu de solutions à offrir aux agriculteurs en difficulté. Avec la mise en place du RMI à titre dérogatoire en 1989, puis des dispositifs de préretraite, d’aide à la cessation laitière, des procédures de redressement et de liquidation judiciaire et des sessions d’aide à la reconversion professionnelle, nous pouvions mieux orienter les personnes.

L’accompagnement social commençait souvent par « faire avec » : classer les papiers de l’exploitation, faire les comptes, ce qui conduisait inéluctablement à une délicate confrontation avec les contraintes technico-économiques. L’accompagnement, c’est de la disponibilité et de l’écoute, une aide progressive à la prise de décision… C’est encourager, valoriser, soutenir. C’est tenir compte des freins, des peurs, des résistances, entrouvrir des portes et un horizon…

Le plus souvent, je rencontrais les agriculteurs et agricultrices à leur domicile. J’ai été très touchée par la qualité de leur accueil, tout comme, parfois, par la pauvreté de certains logements et j’ai beaucoup appris à leurs côtés.

De nombreuses situations m’ont amenée à travailler en collaboration étroite avec les conseillers d’entreprise de la Chambre d’agriculture, ainsi que les assistants de service social du conseil général. J’ai également travaillé avec les bénévoles de l’association SOS paysans en difficulté, qui défendaient notamment les agriculteurs fortement endettés auprès des créanciers et apportaient une présence de proximité et un soutien moral essentiel.

Avec mes collègues, je participais à un groupe ressource en partenariat avec le centre d’alcoologie de Saint-Nazaire. Ce groupe continue et permet aux professionnels de réfléchir aux situations dans lesquelles l’alcool fait obstacle à l’évolution de la situation et de mettre en place des stratégies d’intervention. L’utilisation de l’approche systémique et le travail en groupe constituent deux outils précieux.

L’accompagnement social des salariés et non salariés agricoles constitue toujours un des axes forts du plan d’action sociale de la MSA de Loire-Atlantique au titre de la lutte contre la précarité. »


[1L’agriculture a changé, qui va leur dire ? éd. du Centre d’histoire du travail, 2007 (lire la critique)


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