N° 879 | du 3 avril 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 avril 2008

« La détention reste la détention »

Propos recueillis par Marjolaine Dihl

Entretien avec Jacques Bouygues, directeur du service éducatif auprès du tribunal (SEAT) de Marseille.

En quoi consiste votre principale mission ?

Notre premier rôle est de renseigner les magistrats concernant les jeunes déférés ou interpellés. Il s’agit d’écouter le jeune ; connaître son ressenti par rapport à l’acte qu’il a commis ; l’entendre sur sa situation sociale, familiale, scolaire ; voir les imbrications qu’il peut y avoir entre cette situation donnée et la situation ponctuelle de délinquance dans laquelle il se trouve et s’il y a un début de remord, de reconnaissance de la faute, voire du crime. Il nous faut ensuite envisager des propositions éducatives, après avoir contacté les parents, l’établissement scolaire le cas échéant, l’employeur quand il y en a un ou encore le maître de stage. Sur ces bases, nous produisons un recueil de renseignement socio-éducatif (RRSE) que nous remettons au magistrat et dans lequel nous préconisons des mesures. Par exemple, cela peut être une IOE (investigation orientation éducative) quand la famille n’est pas connue et que nous pensons que la société doive y mettre son nez.

Quand le jeune est déjà connu, nous vérifions si la mesure qui lui a été fixée est fonctionnelle. Car il peut arriver que la mesure ne soit pas encore appliquée. Vu que les services de la protection judicaire de la jeunesse (PJJ) de milieu ouvert sont saturés, il y a des listes d’attente. Vous pouvez très bien avoir une mesure éducative, voire pénale comme une MSP (mesure de liberté surveillée préjudicielle) sans qu’elle ne soit activée tout de suite ! La mesure a pu être décidée des mois auparavant sans qu’il n’y ait encore de suivi… Nous voyons parfois des jeunes arriver ici en nous disant : « Oui, j’ai une mesure mais je n’ai toujours pas été convoqué par le service. » C’est un peu la faillite du système…

Les EPM offrent-ils une alternative ?

L’EPM est une prison spécialisée pour les mineurs dans laquelle il y a de nombreuses activités. Les journées y sont bien remplies. Qu’on soit pour ou contre la prison pour mineurs, il faut reconnaître que ce type d’établissements existe et paraît rassembler le plus de conditions déontologiques par rapport à la détention des mineurs. En gros, à l’EPM, ça ne chôme pas ! D’ailleurs certains jeunes préfèrent ne pas y aller et rester en détention dans les quartiers pour mineurs. Car en EPM, ils ont des éducateurs sur le dos toute la journée !

Il n’y a pas de surbooking à l’EPM. L’administration pénitentiaire ne mettra pas deux matelas là où il n’y en a qu’un. Ce qui se faisait ailleurs… Cela étant, l’EPM risque d’avoir un problème. Normalement, il dispose d’un quartier pour jeunes filles. Je crois qu’il y a quatre places. Mais comment fera-t-on s’il y en a cinq ? L’une devra rester aux Baumettes ? Et s’il n’y a qu’une mineure détenue ? Vont-ils bloquer un quartier entier pour une gamine qui va vraiment s’ennuyer ? Alors qu’elle pourrait être aux Baumettes, avec des majeures certes mais sélectionnées, et avoir ainsi une vie sociale, si tant est qu’on puisse en avoir une en incarcération…

La création de l’EPM de Marseille influence-t-elle les propositions que vous faites au magistrat ?

Non, pour nous c’est pareil. La détention reste la détention. Nous ne faisons aucune différence entre l’EPM, Luynes et les Baumettes. Il n’y a pas plus de bonne conscience de savoir que le jeune ira à l’EPM qu’une mauvaise conscience s’il va à la maison d’arrêt de Luynes. D’ailleurs, on ne maîtrise pas le lieu de la détention. C’est la pénitentiaire qui le décide. Le juge ordonne l’incarcération. S’il n’y a pas de place à l’EPM, le jeune part au quartier de mineurs du Pontet ou de Grasse. C’est l’administration pénitentiaire qui dispatche ses détenus en fonction des flux.

Par essence, un éducateur PJJ s’efforce d’éviter la détention. Charge à lui de trouver une alternative dans la batterie de mesures dont il dispose, que ce soit la liberté surveillée présentencielle (LSP), le contrôle judiciaire (CJ) ou le placement et éventuellement une combinaison de mesures. Depuis un an, nous avons la chance d’avoir un centre éducatif renforcé (CER) dont le siège est à Grans. Il ne travaille qu’avec des petits cirques familiaux. Il est donc éclaté. Il dispose d’une place d’accueil d’urgence. Il cultive l’effet de sidération… Le jeune sort de chez le magistrat et le soir même il est avec les chevaux ou les tigres du cirque qui l’accueille. Il s’agit de placements en urgence pour des jeunes pour lesquels un placement classique ne fonctionnerait pas. Le cadre est plus respecté. Quant aux centres éducatifs fermés (CEF), il n’y a jamais de place. On ne cherche même plus ! Ici, il n’y en a pas. Le plus proche est du côté de Montauban.

Quelle est, selon vous, la différence entre EPM et CEF ?

Pour les CEF les ordonnances de placement durent plus longtemps que ne dure la détention en EPM. C’est vrai que l’EPM n’a pas une ambition éducative. Dans un cadre de contrainte et d’incarcération, on a mis de l’éducatif. Cela reste malgré tout une prison. Un endroit qui vise à supprimer la liberté. Les CEF en revanche ont été créés dans un autre but. Leur nom l’indiquent : centre « éducatif » fermé. L’un est pénitentiaire, l’autre est éducatif et fermé. D’un CEF, on peut en fuguer. D’un EPM, c’est plus difficile. Ce sera une évasion…

Notre solution ultime est l’enfermement et ce sont les juges qui décident. Nous ne préconisons pas l’incarcération dans la mesure du crédible. Si le jeune est dans le déni ou dans la toute puissance, il peut nous arriver de ne trouver aucune alternative à l’incarcération. Nous ne sommes pas des naïfs. Nous ne sommes pas dans le déni de la nécessité d’une sanction, y compris éventuellement une incarcération. De toute façon, la sanction est éducative. Il faut que ce soit gradué. Qu’à chaque manquement corresponde une sanction. Pour un jeune qui a été placé, qui a mis à mal tous les foyers du département, qui est multirécidiviste, etc., nous arrivons parfois à un constat d’échec ou d’impuissance éducative stricto sensu.

Dans le cas de jeunes scolarisés, la question pourrait se poser autrement. Vu qu’en EPM, les détenus bénéficient d’un suivi scolaire, nous pourrions être tentés de les orienter vers l’incarcération… Mais ce n’est pas le cas.

À votre avis, l’EPM peut-il être éducatif ?

Tout l’appareillage éducatif classique, dans le cadre de la liberté, amène souvent les magistrats à décider une détention, que ce soit en EPM ou en quartier de mineurs. Il faut faire en sorte que ce cadre de la détention soit le moins nocif possible, que ce ne soit pas une fabrique de criminels ou de délinquants endurcis. Et si, en plus, ce temps permet de replacer quelques règles de vie, de la discipline et les apprentissages scolaires pré-professionnels, ce sera toujours ça de gagné ! C’est du bonus !

Le propre d’un EPM, ce n’est pas de l’éducatif. C’est un établissement pénitentiaire dans lequel les collègues s’efforcent de mettre de l’éducatif. Ce ne doit pas être facile, car les jeunes qui y vont partent dans l’idée qu’ils vont en prison et calculent le temps qu’ils vont y passer.


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