N° 908 | du 4 décembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 décembre 2008

La délicate orientation professionnelle des jeunes

Catherine Dupont & Lotfi Halaïli

Thème : Formation

Quelle position doivent adopter les éducateurs vis-à-vis de l’orientation des jeunes dont ils s’occupent ? La question est délicate au regard des difficultés d’insertion d’une population majoritairement peu formée. Le bon sens veut que ces jeunes soient orientés vers des métiers porteurs. Quitte à étouffer parfois des envies qui paraissent irréalisables. D’où la question : doit-on les interdire de rêver ou les emmener au plus près de leur souhait ?

ducateurs, enseignants, travailleurs sociaux, psychologues, autant de professionnels qui côtoient au quotidien de jeunes adolescents plus ou moins en difficulté, plus ou moins pessimistes, plus ou moins déterminés dans leur choix de carrière professionnelle. Quel que soit le détachement nécessaire à l’exercice de ces professions, il est impossible de nier que beaucoup d’entre nous aimerions savoir ce que deviennent ces jeunes. C’est un mouvement naturel, car au fil du temps, un lien s’est inévitablement créé et c’est une réelle satisfaction de savoir qu’ils ont été en capacité de réussir à s’insérer dans la vie sociale et professionnelle. L’éducateur peut alors penser que sa contribution n’aura pas été sans effet dans ce parcours parfois sinueux. La satisfaction est plus grande encore quand l’adolescent devenu adulte est parvenu à atteindre son objectif personnel, son désir profond, quand il s’est réalisé et qu’il a intégré la fonction qui lui plaisait vraiment.

La carte de la sécurité

La question de l’insertion professionnelle se pose aujourd’hui avec d’autant plus d’acuité que le temps du plein emploi est révolu. Les chiffres du chômage chez les jeunes ne peuvent qu’alerter leurs encadrants : ce sont les jeunes dont le niveau d’études est le plus faible qui sont le plus touchés par le chômage, et bon nombre d’entre eux se trouvent dans des institutions. Le rapport de 2004 du ministère de l’Education nationale sur l’état de l’école relève que : « 50000 jeunes, soit 7 % des sortants de formation initiale, ont quitté l’école sans qualification, c’est-à-dire sans avoir atteint au moins une classe terminale de CAP ou BEP, ou une seconde générale et technologique…. en ajoutant ceux qui possèdent au mieux le brevet, on atteint le total de 150 000 ; 20 % des élèves sortants de formation initiale se trouvent dépourvus de diplôme de second cycle : CAP, BEP ou baccalauréat ». Les sortants sans qualification sont majoritairement issus des milieux populaires et sont les principales victimes du chômage, avec des taux de 30 % à 50 % suivant les catégories de jeunes concernées (sans diplôme, origines sociales, situations familiales, lieux de résidence, nationalité des parents). Les handicaps se cumulant souvent.

Dans ce contexte difficile il est normal qu’une inquiétude plane autour de l’orientation des jeunes (lire l’expérience de l’Espace ados au Vigan). Il est légitime que les encadrants cherchent à les guider vers les métiers ouvrant le plus d’opportunités et de perspectives. L’ennui étant que parfois, ces métiers ne les tentent pas. « J’étais une très bonne élève de manière générale et arrivée en troisième il était évident pour tous, parents et enseignants, qu’il me fallait me tourner vers un bac scientifique afin d’avoir les meilleures chances de débouchés. L’ennui c’est que j’ai toujours voulu ouvrir mon salon d’esthétique ce qui semblait moins prestigieux au vu des études - assez courtes - pour y parvenir. De plus, on m’a alerté sur les risques inhérents aux professions libérales, sur le montant des charges et autres réjouissances. Je n’en ai fait qu’à ma tête car j’étais déterminée.
Aujourd’hui, j’ai vingt-quatre ans et j’ai mon propre salon depuis trois ans. Même si ces premières années ont été particulièrement stressantes, je ne regrette rien. Je fais le travail qui me plaît et je m’en sors ! Avoir une fille esthéticienne est sûrement moins prestigieux qu’avocate mais je suis heureuse et finalement, c’est l’essentiel », raconte Célia.

Tenir bon

L’esthétique restant tout de même un secteur en pleine évolution, le choix de Célia n’a pas posé un grand cas de conscience à ses parents. Il en va autrement pour Yann. Placé en maison d’enfant à caractère social (Mecs) depuis l’âge de huit ans, suite à des problèmes dans sa famille, il souhaitait devenir professeur de sport. Mais, comme il avait deux années de retard à l’école, il ne pouvait pas prétendre à une troisième générale. Son éducatrice en Mecs, Jeanine, raconte : « Comme Yann ne voulait pas démordre de son orientation, l’équipe ne savait pas quoi lui dire. Il avait plutôt accès aux métiers manuels et pouvait prétendre à l’obtention d’un CAP mais tenter le CAPES lui était inaccessible. Il est difficile de dire à un jeune qu’il n’a pas les moyens de ses rêves. Nous avons multiplié les stages pour qu’il adhère à un autre choix sans lui dire expressément qu’il ne pouvait pas devenir professeur de sport, mais il ne voulait pas s’intéresser à autre chose.

Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit que les études qui lui auraient permis d’atteindre son objectif étaient d’un niveau trop éloigné du sien et que c’était la raison pour laquelle nous cherchions à l’orienter vers autre chose. Il n’a rien dit mais une semaine après il me demandait s’il n’y avait pas d’autres façons de travailler dans le sport. Comme il était excellent en judo, nous nous sommes renseignés sur la possibilité qu’il l’enseigne. Le brevet fédéral puis le brevet d’Etat d’éducateur sportif semblaient plus accessibles pour lui d’autant qu’il pouvait les préparer en validation des acquis. Cette possibilité l’a réellement motivé et il s’est mis à travailler comme il ne l’avait jamais fait jusqu’alors. »

Cette expérience prouve qu’il existe des compromis entre les rêves des jeunes et le difficile terrain de la réalité (lire l’interview de Latifa Fratri, éducatrice à Circuit jeunes à Toulouse). Pour qu’ils aient envie de travailler, encore faut-il que l’objectif final leur plaise. Dans de nombreuses institutions cependant, la réalité économique et les retards scolaires semblent avoir réduit totalement l’éventail des métiers proposés aux jeunes. « Pour nous, depuis le départ, c’est tout tracé, les garçons peuvent faire un apprentissage en maçonnerie, en peinture de bâtiments ou dans la restauration et les filles le service, de la coiffure ou de la cuisine de collectivité. On n’a pas le choix et du coup, on n’a pas envie de forcer à l’école. Vous auriez envie de faire des maths si on vous disait que vous éplucherez des patates ou passerez le balai toute votre vie ? Moi je voulais travailler avec les enfants mais on m’a dit qu’il n’y avait pas de débouché. Pourtant il y a encore des enfants dans les rues, non ? », rétorque cet élève de Mecs. Son camarade de classe, lui, est carrément sans espoir. « Moi, de toute façon, depuis que je suis petit on me dit qu’on ne me gardera jamais au travail vu mon comportement alors je ne cherche même pas à m’améliorer, foutu pour foutu… »

Ces témoignages recueillis en institution recoupent en partie ceux des jeunes scolarisés dans un collège d’enseignement général. Reportage dans une classe de troisième à Montpellier : « On regarde plutôt nos possibilités pour qu’on puisse aller le plus loin possible dans nos études, si possible en choisissant les filières scientifiques qui ouvrent le plus de postes, le problème, c’est qu’on ne parle jamais de nos rêves !!! ». « On arrive en troisième et là, tout d’un coup, il nous faut faire un choix d’orientation, mais on n’est pas prêt ». « On fait un stage de contact chez un professionnel en cinquième et puis plus rien, il en faudrait plusieurs pour choisir vraiment ».

Qu’ils soient en scolarité ordinaire ou spécialisée, chez leurs parents comme en institution, les jeunes s’accordent aussi sur ce point : ils veulent plus de stages, plus de contacts avec cette réalité qu’on leur peint en rose ou en noir et qu’ils voudraient colorier de leur propre couleur. Les témoignages croisés des jeunes d’institution et de ceux du collège (qui parfois sont les mêmes et heureusement) montrent que le contexte actuel a eu au moins deux effets pervers chez les adultes responsables de l’orientation professionnelle. Pour les jeunes les plus en difficulté, le pessimisme ambiant conduit à vouloir leur assurer un bagage minimum sans s’inquiéter de savoir si cela correspond à leurs attentes. Pour les jeunes en situation de réussite scolaire, le même pessimisme conduit à la volonté de les pousser vers le plus haut niveau d’étude, négligeant une fois de plus leur désir réel. Pour une fois, la réussite comme l’échec scolaire seraient réunis dans la même logique : celle de la course au diplôme.


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