N° 1036 | du 27 octobre 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 octobre 2011

La clinique de concertation

Jacques Trémintin

Thème : Pratique professionnelle

Apparue en 1996, la clinique de concertation propose une approche originale consistant à réunir professionnels et entourage de l’usager. Ensemble, à leur niveau et de leur place, ils vont confronter leurs points de vue, leurs compétences et leurs savoir-faire pour faire avancer la situation. Pour confidentielle qu’elle soit, cette démarche a séduit nombre de praticiens qui y voient une synthèse de plusieurs courants de pensée contemporains.

La clinique de concertation est une approche appliquée tant en psychothérapie qu’en travail social. Elle est née en 1996, comme le produit d’une époque marquée par la nécessité de modifier certaines pratiques professionnelles. Notamment l’approche consistant à enfermer les intervenants dans un fonctionnement cloisonné ; chacun étant convaincu de pouvoir intervenir à lui seul sur la globalité de la problématique. Depuis quelques années, a émergé, comme alternative à ce fonctionnement, la pratique de réseaux privilégiant le partage et la collaboration entre professionnels d’horizons divers sur une même problématique.

La seconde évolution majeure se réfère au concept anglo-saxon d’empowerment, traduit par nos cousins québécois pouvoir d’agir. Déployée initialement en santé communautaire ou dans le travail social communautaire, cette approche se fonde sur une conviction forte : les usagers possèdent les capacités d’apporter leurs propres solutions à leurs difficultés. On n’est plus sur une action sociale s’appuyant exclusivement sur la technicité d’intervenants supposés détenir le savoir, mais sur une co-construction entre professionnels et usagers, leurs savoir-faire et compétences réciproques venant non se substituer ou se concurrencer, mais s’additionner et se compléter. La troisième marraine qui se soit penchée sur le berceau de la clinique de la concertation, est la démarche systémique qui n’intervient pas sur l’usager isolé, mais sur les connexions existant entre lui et son entourage : membres de la famille élargie, amis, voisins, collègues, intervenants ou toute autre personne qui pourrait éventuellement être impliquée dans le problème donné.

La clinique de concertation se refuse à être la nouvelle approche qui viendrait se substituer à toutes les autres ou qui prétendrait réussir là où tout le monde a échoué. Le colloque singulier entre le professionnel et l’usager, la concertation avec l’usager et sa famille, entre professionnels ou entre plusieurs professionnels et la famille sont autant de modalités d’interventions qu’elle ne prétend pas invalider. Elle se revendique comme une option supplémentaire et complémentaire. Si seuls les refus exprimés par d’éventuels participants constituent une contre-indication, elle est particulièrement adaptée aux problématiques qui connaissent une impasse et pour lesquelles un élargissement du champ de la réflexion apparaît utile.

Autre application possible, les situations confrontées à l’incohérence d’interventions multiples qui se sont chevauchées sans n’avoir jamais réussi à s’articuler. Dans le cas de la clinique de concertation, la personne en difficulté est invitée à convier à une rencontre commune tous les intervenants qui agissent auprès d’elle, mais aussi toutes les personnes de son entourage proche ou élargi susceptibles, à ses yeux, d’apporter leur contribution à la réflexion. Le réseau des professionnels et le réseau personnel de l’usager se trouvent ainsi convoqués autour de la même problématique. Se crée alors un véritable laboratoire de recherche où se côtoient tout autant des intervenants diplômés que des élus ou des proches, des voisins, des amis, des collègues de l’usager. Chacun est considéré comme ayant quelque chose à dire et à partager à partir d’une expertise qui, pour n’être pas identique, n’en est pas moins légitime : les pratiques et les convictions de tous sont discutées et réfléchies, sans hiérarchisation ni prééminence des unes sur les autres (lire l’expérience de Michèle Joseph, assistante sociale).

Innovations de la méthode

La clinique de concertation s’appuie sur plusieurs concepts originaux.
- Le premier d’entre eux concerne l’établissement de nouvelles relations entre les acteurs. Un usager présentant de multiples difficultés est confronté à plusieurs institutions, chacune se centrant sur une dimension de sa problématique sans jamais se coordonner entre elles. L’objectif est bien de favoriser la construction de lieux et de modalités pratiques pour que la concertation entre les différents professionnels de l’aide, du soin, de l’éducation et du contrôle concernés par le même usager puisse se mettre en œuvre. S’y joueront non seulement l’identification des conflits d’intérêts intrafamiliaux et des conflits de pouvoir, de compétence voire de responsabilité entre professionnels et institutions, mais aussi l’articulation entre les uns et les autres permettant la reconfiguration de l’accompagnement, au sein de ce qu’il est alors convenu d’appeler un véritable travail thérapeutique en réseau.

- Seconde originalité, la façon d’identifier la problématique en cause. Traditionnellement, le professionnel a appris à établir un diagnostic de la situation à laquelle il est confronté, avant d’imaginer des solutions censées résoudre les difficultés identifiées. La clinique de concertation fonctionne d’une manière tout à fait inverse : elle ne décide pas à la place des gens des problèmes qu’ils ont, mais elle leur propose d’identifier ceux qu’ils veulent voir traiter en priorité. Les intervenants ne sont plus les seuls à disposer du savoir pour faire avancer la situation.

- Troisième innovation : l’ouverture absolue à l’intrusion. Toute personne ayant quelque chose à dire est la bienvenue, à condition de s’annoncer. C’est valable tant pour l’intervenant que pour l’usager, chacun pouvant inviter la personne dont il juge la présence utile. Les professionnels de l’aide, du soin, de l’éducation et du contrôle ne sont pas habitués à ouvrir leurs portes ou leurs entretiens aux tiers qui voudraient y participer ; ce sont les usagers qui vont les aider à travailler autrement : c’est-à-dire ensemble.

Genèse

Comment la clinique de concertation est-elle née ? Entre 1993 et 1996, pendant la guerre en ex-Yougoslavie, Jean-Marie Lemaire, neuropsychiatre belge, a travaillé dans deux camps de réfugiés dans le cadre de missions humanitaires. C’est là qu’il a conçu les premiers ressorts de cette approche. En juillet 1995, il se trouve à Srebrenica, dans un hôpital qui accueille une fillette blessée aux jambes à la suite de l’un des nombreux bombardements. L’infirmière la rassure en lui expliquant que les soins qui lui sont prodigués lui éviteront une amputation. Mais l’enfant est bien peu préoccupée de son propre sort et cherche surtout à attirer l’attention des soignants sur celui de son père, souffrant d’une maladie rénale chronique qui n’a pu être soignée. Cette scène, explique Jean-Marie Lemaire, est représentative de la persistance de cette préoccupation pour autrui dont il a été témoin : demande de médicaments pour un membre de sa famille, de livres pour un enfant, de réconfort pour un tiers endeuillé.

L’intervention auprès de réfugiés comporte le risque de reproduire le traumatisme subi en amplifiant le sentiment de perte, d’indignité et de honte. La reconstruction est possible sans ces effets pervers, à condition de s’appuyer sur les ressources relationnelles résiduelles. La réparation passe alors par la construction d’une alliance permettant ainsi la préservation et la restauration des liens qui deviennent à la fois cibles et leviers de l’action thérapeutique. L’usager qui détermine les termes du problème qu’il veut voir traiter. Des intervenants qui s’appuient sur le tissu relationnel de la personne en difficulté. Ce sont là les prémisses, étayés par la thérapie contextuelle du psychiatre américain Iván Böszörményi-Nagy, qui vont permettre une élaboration conceptuelle, enrichie depuis quinze ans par une pratique de terrain et de multiples séminaires et congrès européens.

La clinique de concertation s’est complexifiée, adoptant un jargon qui peut apparaître abscons comme « la force convocatrice des personnes en détresse multiple » ou encore « les délégations massives, multiples et discriminées ». Conséquences sans doute incontournables d’une méthodologie qui construit son corpus théorique, fondation de son application. Il revient au lecteur, à qui nous avons évité ce discours jargonnant, de se rapprocher de cette école dont les séances tant pratiques que théoriques sont largement ouvertes.


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