N° 829 | du 22 février 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 février 2007

« La bientraitance - pour ne pas nommer les maltraitances - est inhérente à une société qui ne reconnaît plus ses aînés »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Entretien avec Sylvain Siboni, psychologue clinicien, responsable du Forum Jean Vignalou (centre de jour pour patients atteints de la maladie d’Alzheimer ou de démences apparentées) ouvert depuis 1988, hôpital Charles Foix d’Ivry

Quel regard portez-vous sur le concept de bientraitance en matière de prise en charge des personnes âgées ?

Votre question comprend à mon avis la réponse. Pour ma part, il s’agit avant toute chose de parler de prise en considération et non de prise en charge. La charge devient immanquablement lourde et ceci quelle qu’elle soit. Pourquoi cette pudeur ? Ce mot bientraitance, apparu très récemment, ne révèle-t-il pas notre incapacité sociétale à considérer ces personnes « à part entière » comme des humains ? Il est curieux que nous devions préciser de telles vérités. Les personnes âgées et les enfants sont des personnes. La bientraitance - pour ne pas nommer les maltraitances - est inhérente à une société qui ne reconnaît plus ses aînés, ni les droits indispensables que tout être humain devrait être certain de posséder jusqu’au bout de la vie.

La bientraitance médicale, psychologique, sociale et affective, correspond en fait au concept de santé global. Chacun de ces éléments influe sur l’autre, et si l’un d’entre eux s’effondre, les conséquences se répercutent sur les trois autres. C’est en fait parce que nous ne sommes pas tout à fait sûrs d’être maltraitants malgré nous, que nos institutions ont créé ce concept. Cette politique de l’autruche cache une culpabilité collective que nous ne pouvons regarder en face. Les vieilles personnes nous dérangent, dérangent notre choix de société consacré au jeunisme et à la performance.

Les professionnels sont-ils, selon vous, plus outillés pour être maltraitants sans le vouloir, ou mieux armés qu’auparavant face aux maladies du grand âge (Alzheimer, Parkinson, etc.) ?

Les professionnels sont de toute évidence maltraitants malgré eux. L’hôpital et l’institution ne sont-ils pas le reflet de notre société pathologique ? Nous sommes mieux outillés car le problème est soulevé, les groupes de réflexion existent et sont opérants pour certaines maltraitances. Mais ces mêmes commissions ne sont-elles pas d’une certaine manière une couverture morale pour éviter des constatations douloureuses ?

Le patient atteint de la maladie d’Alzheimer n’est-il pas de fait contrarié dans sa liberté, sa réalité qui ne correspond pas de toute évidence à ce qu’il vit ? Ne vit-il pas dans une peur permanente, dans un lieu qu’il n’a pas choisi, dans un temps social qu’il ne maîtrise plus, face à des soignants qu’il n’identifie pas ? Lequel d’entre nous ne serait-il pas surpris de voir entrer une personne étrangère dans sa chambre au petit matin, la bassine et le gant à la main ? Les maladies du grand âge ont toutes en commun une atrophie de la communication. Et celle-ci ne favorise-t-elle pas des ingrédients indispensables à la sécurité ? Donc, mieux armés certes, mais non pour autant moins maltraitants.

Quels sont d’après vous les principaux écueils que rencontrent les différentes institutions dans ce domaine, pour qu’enfin on puisse parler plus couramment de bientraitance des personnes âgées ?

L’écueil principal à mon avis relève de la mission primaire de toute institution qui consiste à ôter ce qui lui fait peur. L’exclusion des vieillards malades de la société est antinomique d’une bientraitance de fait. Le vieillard vit dans un statut comparable à celui du prisonnier, du lépreux, du pauvre ou du fou (cf M. Foucault et E. Goffman). Il faudrait ouvrir les institutions sur la ville, réduire leur taille gigantesque, installer des petites unités au sein des centres ville. Adapter leur règlement interne à des normes sociales de taille humaine et bannir les protocoles d’hygiène et de sécurité…

Tout ceci reste une utopie, mais ici ou là on peut voir des expériences innovantes qui ne font que reprendre des principes de vie simples. Quand les hommes vivront d’amour… Nous aurons la réponse mais celle-ci est trop évidente pour être retenue… La maladie d’Alzheimer est certes incurable, mais nos décideurs ne sont pas encore persuadés qu’il nous faut pour l’instant tout simplement nous contenter de l’accompagner.


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