N° 960 | du 11 février 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 février 2010

La Villa Préaut, trente ans de prise en charge d’incasables

Jacques Trémintin

Thème : Adolescence

Certains jeunes se font exclure successivement de leurs lieux d’accueil. À la Villa Préaut, à Villiers-sur-Marne, on leur dit en entrant, qu’on ne les renverra pas. Cela dure depuis bientôt trente ans… et ça tient. Radiographie d’un fonctionnement qui marche.

L’histoire de la Villa Preault [1] est tout d’abord remarquable par sa banalité. Ici, pas de débauche de moyens, ni d’expérimentations hors du commun, pas plus que d’équipe surdimensionnée ou de séjours organisés à l’autre bout du monde. Juste un quotidien géré dans la continuité et la persévérance. L’équipe éducative connaît une grande stabilité. Le renouvellement des personnels se fait au gré des stagiaires qui viennent y passer une partie de leurs études et qui décident ensuite de poser leur candidature pour remplacer les collègues qui partent. Pas d’hémorragie particulière liée à la souffrance et/ou à l’épuisement professionnel : juste des changements de postes liés à l’évolution de carrière ou à un souhait de diversifier ses interventions auprès de publics différents.

Cette description pourrait faire penser à un internat éducatif qui se protégerait, en triant sur le volet ses pensionnaires et en écartant toutes celles qui apparaîtraient hors norme et susceptibles de venir bousculer la quiétude du lieu. Rien de tel pour une structure ayant la réputation d’accueillir des jeunes filles « incasables » particulièrement rétives à l’action éducative et qui ont souvent mis en échec une succession de placements.

En 2008, quatre-vingts candidatures ont été posées pour trois ou quatre places rendues disponibles par des fins de prise en charge de jeunes. La Villa Préaut ne les anesthésie pourtant pas, ces adolescentes qui explosent, ici comme ailleurs, leur jeune vie massacrée par des viols, des maltraitances, des abandons. Elles expriment leur mal-être, leurs souffrances, leurs désespoirs, sans forcément plus de ménagement que dans les structures où elles sont passées auparavant. Comment fait donc ce foyer pour tenir et contenir un public aussi difficile, tout en maintenant une sérénité aussi étonnante ? (lire l’interview de Monique Pacot, directrice)

Petites unités

La Villa Préaut est issue d’une mutation des plus classiques dans le secteur. Comme bien d’autres, l’association Jean Cotxet gère au début des années 1980 une grosse structure de quatre-vingts places à Charenton, dans le département du Val-de-Marne. Elle a pris le relais de la célèbre congrégation du Bon Pasteur. Le bâtiment de l’époque a laissé dans les mémoires les traces d’un fonctionnement ancestral : de grands couloirs sinistres avec ses enfilades de « cellules » individuelles de part et d’autre, des gamelles en alu que l’on remontait à l’étage pour servir les repas, une entrée commune où chaque soir, à tour de rôle, des adolescentes en crise venaient mettre en scène de façon spectaculaire leurs souffrances… Jusqu’au jour où le conseil général demande que cette grosse institution disparaisse au profit de structures à taille plus humaine.

L’une des unités du foyer de Charenton déménage en 1982. Une grosse maison est trouvée à Villiers-sur-Marne. Au cours des années qui suivent, deux pavillons voisins seront achetés, permettant ainsi de constituer un ensemble susceptible d’accueillir une trentaine de pension-naires. Le nouveau foyer s’installe au milieu de ce qui constitue alors encore un gros village isolé, en périphérie de la région parisienne. Ce quartier résidentiel et paisible va tisser des relations de bon voisinage avec une structure qui se montre très réactive, en cas de problème. Son choix est d’ailleurs de rester discret : aucun panneau, aucune inscription, n’indiquent la nature de l’activité qui se déroule derrière ses murs. La commune sera désenclavée en 1999, avec l’inauguration de la ligne RER E dont l’une des stations s’installe à une centaine de mètres de la Villa.

À l’abri de la tempête

Pour faire comprendre comment ce foyer met en œuvre son projet, on peut décliner trois axes autour desquels se structure l’action éducative au quotidien.

Le premier d’entre eux s’oppose de front à l’un des principaux tabous de la protection de l’enfance : une suppléance bien tempérée. À force de vouloir travailler à tout prix avec les parents, on en oublie trop souvent que les enfants ont parfois besoin d’une mise à distance. La Villa Préaut n’a pas de contacts directs avec les familles, laissant ce soin aux référents de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Elle conçoit l’espace qu’elle propose aux adolescentes comme une parenthèse, un relais, un lieu protégé où celles-ci vont pouvoir grandir le plus sereinement possible.

L’admission ne se fait pas sur un projet de retour en famille. Les jeunes filles qui sont accueillies à partir de quinze ans viennent là pour finir leur adolescence et préparer leur vie adulte. Elles trouvent à la Villa un accueil chaleureux, qui plus est affectif. Elles vont pouvoir s’y investir et développer un attachement indispensable à leur évolution ultérieure, contrairement à l’idéologie dominante dans notre secteur qui proscrit ce type de relation forte soupçonnée d’être substitutive au lien sacré avec les parents.

L’équipe envisage son action dans une logique avant tout complémentaire et non pas compétitive avec les familles. C’est peut-être là un des ressorts qui lui permet de mettre un terme à la carrière d’incasable de certaines adolescentes : « Il faut penser la rencontre avant de penser la distance », résume Abdel Bébouche, son directeur adjoint. La Villa Préaut propose d’ailleurs depuis 1999 un service de suite pour assurer le suivi des anciennes résidentes désirant solliciter ce lieu ressources qui leur a permis de tant progresser [2].

Pas de règlement

Second axe de l’action menée, la continuité. Quand une jeune fille est admise, on commence par lui dire qu’on veut que ce soit son dernier lieu de placement avant qu’elle ait son propre chez elle. L’engagement de ne jamais la renvoyer constitue un véritable pari face à des adolescentes qui viennent de se faire exclure à plusieurs reprises. Pour réussir à relever ce défi, l’équipe doit faire preuve d’une grande souplesse. Pour y arriver, elle a commencé par ne pas établir de règlement intérieur.

Les règles sont négociées au cas par cas, avec chaque jeune, en fonction de ses problématiques et des capacités. Si l’on commence à exiger qu’elle ne commette pas les transgressions pour lesquelles elles ont justement été placées, on va inévitablement aller à la rupture. Si une jeune refuse de se lever pour manger et arrive à 16 heures pour prendre son petit-déjeuner, cela est possible. L’équipe va lui en faire la remarque, l’objectif étant qu’à un moment ou à un autre elle accepte d’adopter un meilleur équilibre de mode de vie. Le travail sur la durée peut le permettre.

Tout le personnel de la Villa est investi de la fonction éducative. Un éclat de voix, un énervement qui raisonnent dans la maison déclenchent la vigilance de tous. Cela se calme, chacun se remet à son travail. Cela s’envenime, la maîtresse de maison, l’homme d’entretien, la psychologue, la comptable ou la directrice, toute personne présente, se rapproche de la jeune éventuellement en crise, afin de l’apaiser. Le groupe d’adultes fait bloc pour aider le professionnel de service et ne pas le laisser seul dans une relation duelle.

S’occuper de soi

Troisième axe, celui qui constitue le cœur du projet de l’équipe éducative : travailler sur le mal-être. On ne demande pas à une adolescente en grande souffrance, qui plus est ayant subi un parcours chaotique, d’être suffisamment disponible pour réussir à s’insérer dans une formation ou un apprentissage. Ce qui va lui être proposé, c’est avant tout de se centrer sur ses difficultés. La thérapie par entretien de face à face n’étant pas toujours fa-cile à engager, toute une série de médias a été élaborée pour suppléer cette mise en mots parfois malaisée.

Ainsi, des prises en charges corporelles assurées par l’intermédiaire de massages, de soins esthétiques, de balnéothérapie, de coiffure. Mais se déroulent aussi des ateliers de théâtre, de peinture, d’écriture, de danse, qui leur permettent de libérer ce qu’il y a de plus profondément enfoui au fond d’elles. L’objectif est bien que ces jeunes filles s’occupent d’elles, de leur corps et de leurs difficultés. Ce n’est qu’ensuite qu’un projet professionnel se fera jour, parfois au cours de leur placement, parfois après. L’équipe en est persuadée - ce que montrent d’ailleurs les anciennes qui sont nombreuses à revenir - tout ce travail porte ses fruits, même si cette visibilité n’est pas évidente tout de suite.

Dans une période qui valorise la performance immédiate, l’action menée sur un long terme n’est pas toujours facile à justifier tant aux autorités de tutelles qu’aux familles, voire aux jeunes elles-mêmes qui ne voient rien venir de concret et ne comprennent pas toujours que passer du temps pour prendre soin de soi est parfois plus efficace que de chercher un stage.

Méthode exportable ?

« Les filles se sentent si bien ici, que certaines n’hésitent pas à se balader nues entre leur chambre et la salle de bain. Je leur rappelle alors qu’il y a des hommes dans la maison et qu’elles doivent se couvrir », explique avec humour Carlos Oliveira, éducateur depuis quinze ans. La Villa Préaut est un lieu où non seulement on est autorisé à se sentir un peu chez soi, mais où l’on prend le temps de se (re) construire avant de se lancer dans la vie adulte.

Patience, persévérance, bienveillance, écoute, accompagnement, y sont les maîtres mots. L’échange avec les membres de l’équipe donne un fort sentiment de naturel et de spontanéité. Le mode de fonctionnement de ce foyer ne relève ni de l’application d’une savante conceptualisation, ni de l’élaboration approfondie de principes théoriques particulièrement rénovateurs. Ici beaucoup de pragmatisme et une véritable culture qui s’est cons-truite au fil des années. Cette méthodologie est-elle exportable ? Difficilement telle quelle, tant elle ne peut être comprise qu’en étant éprouvée, vécue et expérimentée. Mais elle a au moins l’avantage de nous amener à nous interroger sur notre propre pratique, quand nous échouons face à nos propres incasables.


[1Foyer Villa Préaut - 2 ter rue de Coeuilly - 94350 Villiers-sur-Marne. Tél. 01 49 30 82 90

[2Lire le reportage sur le service de suite de la Villa Préaut - LS n° 934 du 25 juin 2009


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