N° 617 | du 11 avril 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 avril 2002

« La VAE va profondément modifier les cursus de formation initiale »

Propos recueillis par Guy Benloulou

L’analyse de François Noble chargé de cours à l’université Paris VIII [1]

L’introduction du concept de reconnaissance de la validation des acquis de l’expérience va-t-il modifier les modules de formation initiale et de formation continue des travailleurs sociaux ?

La loi de modernisation sociale parle de Validation des acquis de l’expérience (VAE) et prévoit que toute personne pouvant justifier d’au moins trois ans d’expérience salariée, non salariée ou bénévole est en droit de faire valider les acquis de son expérience en vue de l’obtention de tout ou partie d’un diplôme (ou d’une certification reconnue par un ministère ou une branche professionnelle). Cette validation sera attribuée par un jury officiel à partir de référentiels de connaissances et de compétences.

Concernant les diplômes et les formations du secteur social, il est évident que cela va profondément modifier les cursus de formation initiale même s’il est prudent d’attendre les décrets d’application de la DGAS. D’ores et déjà l’expérimentation VAP (Validation des acquis professionnels) concernant les AMP a montré la nécessité de construire des parcours personnalisés. Il va s’agir d’un véritable défi pour les organismes de formation qui les renvoie à leur capacité à imaginer des parcours individualisés de formation.

En effet, en fonction de son expérience – reconnue à travers la validation - tel éducateur faisant fonction, par exemple, sera dispensé pour obtenir son DEES d’une partie plus ou moins importante des UF qui composent le programme. C’est l’introduction de la formation à la carte qui va obliger à penser l’acte de formation avec beaucoup de souplesse. Les risques financiers et pédagogiques sont importants, l’enjeu est de taille.

Il va être à ce sujet très intéressant de suivre les travaux du comité de pilotage dit « VAE (P) – DEES » qui réunit en partenariat Promofaf, la DGAS, l’Aforts et le GNI ainsi que les positions que prendra la branche professionnelle…

À terme le marché de la formation continue va-t-il se caler dans le social sur le mode entrepreunarial ?

C’est vrai que les organismes de formation fonctionnent comme des entreprises au sens où ils sont amenés à déployer des stratégies en fonction des environnements, à développer des logiques de marketing, à innover, à s’adapter s’ils ne veulent pas disparaître. Pour autant sommes-nous dans une logique exclusivement entrepreunariale ? Oui, si les organismes, quels qu’ils soient, ne voient dans la formation continue qu’une manne financière et commerciale qui ferait fi d’une articulation avec un projet social… Oui encore, s’ils agissent isolément.

Par contre je pense que les centres de formation continue sont dans une tout autre logique si, avec les associations qui les gèrent, ils se positionnent politiquement et stratégiquement par rapport aux enjeux auxquels est confronté le secteur social et médico-social aujourd’hui. Les mutations du travail social et les transformations qu’elles engendrent en matière de qualifications et de compétences obligent les organismes à prendre position, à sortir d’un rôle uniquement gestionnaire. Les centres de formation continue, parce qu’ils disposent de beaucoup plus de souplesse dans l’offre et l’organisation de la formation que dans le cadre de la formation initiale, doivent être précurseurs et force de proposition pour permettre l’adaptation des salariés et des cadres aux nouvelles formes d’intervention sociale qui s’annoncent.

Quels sont les risques de dérive que peut entraîner la loi sur la fiscalité des associations ?

Voilà encore un bon exemple de la nécessité pour les organismes de penser leur activité autrement que de manière purement gestionnaire et individualiste. Personne ne conteste le bien fondé de la circulaire du ministère des Finances sur la fiscalisation des associations. Cependant la manière dont elle est interprétée par les services fiscaux déconcentrés laisse apparaître des décisions qui sont radicalement différentes selon les départements. Ainsi certains organismes, menant des actions analogues, sont totalement défiscalisés, d’autres voient leurs activités de formation soumises aux impôts sur les sociétés ou à la taxe professionnelle.

Situations ubuesques où l’on risque de voir des associations se trouver, entre elles, en position de concurrence déloyale car contraintes de proposer des prestations semblables à des coûts sensiblement différents.

Qu’en est-il de la démarche qualité en matière de formation continue ?

À ma connaissance il n’y a aucune obligation pour un organisme de formation à engager une démarche qualité. Cependant depuis le livre blanc de Nicole Pery, la démarche qualité pour tous les organismes de formation, quel que soit le secteur professionnel, devient une réelle nécessité. Ce qui est évident, aujourd’hui, c’est qu’il ne peut y avoir de formation continue dans le secteur social qui ne soit articulée sur une volonté forte de produire des prestations de qualité et que cela soit garanti et régulièrement évalué par des organismes indépendants. D’une certaine manière, on peut dire qu‘en matière de démarche qualité, les organismes de formation du secteur doivent montrer l’exemple à un moment où le secteur social et médico-social est très fortement convié à développer ses propres démarches et à entrer pleinement dans des processus d’évaluation tant interne qu’externe.

La création d’un observatoire du marché de la formation continue s’avère-t-elle indispensable ?

Qu’il s’agisse de l’évaluation des besoins ou des prestations offertes, le marché de la formation continue dans le secteur social est rendu difficilement lisible du fait du nombre d’organismes, de la diversité des actions proposées, de l’étendu des publics auquel il s’adresse (des jeunes en insertion professionnelle aux cadres confirmés en passant par les travailleurs sociaux, personnels soignants et autres emplois-jeunes…)

Nous sommes face à un système extrêmement complexe qui s’étend de tous petits organismes à de grandes universités en passant par pratiquement toutes les écoles de travail social.

Faut-il pour autant créer un observatoire ? Des outils existent, l’AFORTS à travers la CAFOR (Commission d’activités de formation et de recherche) que je co-anime, se préoccupe de cette question, la DGAS s’apprête à lancer pour 2002 une étude sur l’offre de formation continue des centres de formation des travailleurs sociaux.

Il est de toute évidence nécessaire de rendre plus claire, plus transparente l’offre de formation, mais également les grandes tendances qui se dégagent et qui vont se faire jour dans le cadre de l’application des schémas régionaux et des (nouvelles) orientations des OPCA. Naturellement, il est nécessaire d’interroger ces tendances en lien avec les mutations du travail social, l’évolution des politiques publiques et de la législation.


[1François Noble est également éducateur spécialisé. Il est titulaire d’un DESS en politiques sociales et stratégies de direction. Il est chargé de formation, permanent à l’ANDESI (Association nationale des cadres du social, gère un centre de formation permanente et supérieure). Il est co-animateur de la Commission d’activités de formation et de recherche (CAFOR) sur la formation continue à l’AFORTS


Dans le même numéro

Dossiers

La VAE va-t-elle changer la donne ?

Vous travaillez depuis plusieurs années, vous possédez un savoir-faire et pourtant vous n’avez pas de diplôme. Eh bien cela devrait changer car, avec la VAE, il est désormais possible de faire valoir son capital de connaissances et de compétences pour obtenir un titre. Il ne reste plus qu’à passer aux actes

Lire la suite…