N° 1056 | du 29 mars 2012

Faits de société

Le 29 mars 2012

La France privée de liberté

Joël Plantet

Le nombre de chantiers à mener pour réintroduire un peu de dignité dans les lieux d’enfermement est impressionnant ; qui plus est, une profonde modification de la philosophie de cet univers est préconisée.

Fin février, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), Jean-Marie Delarue, a rendu son 4eme rapport annuel. Au-delà des chiffres – environ 730 000 personnes privées de liberté pour cause de psychiatrie, de rétention administrative, d’incarcération, de garde à vue… –, il s’interrogeait sur l’adéquation parfois improbable entre l’enfermement et la gravité de l’infraction…

En trois ans et demi, les contrôleurs ont effectué quelque 506 visites approfondies d’établissements : locaux de garde à vue (164), de rétention douanière (15), dépôts et geôles de tribunaux (30), établissements pénitentiaires (125), centres de rétention administrative (61), hôpitaux psychiatriques et chambres sécurisées d’hôpital (84), centres éducatifs fermés (27). Par ailleurs, le Contrôleur général a reçu environ 3800 lettres de saisine en 2011, soit 30 % de plus que l’année précédente. « La privation de liberté en France aujourd’hui, c’est le choix entre la vétusté et l’isolement », constate le rapport du CGLPL.

En effet, sur tous les plans, le tableau est sombre : conditions honteuses d’accès au travail pour les détenus, insalubrité, fouilles humiliantes, brimades, droits bafoués, surpopulation… En quarante ans, le recours à l’incarcération a doublé ; le nombre de personnes détenues bat record sur record. Le Contrôleur dénonce une «  industrialisation de la captivité », en se prononçant pour des établissements de petite taille, à l’exact opposé de la tendance actuelle. Il invite les candidats à l’élection à réaffirmer les notions de réinsertion et de prévention de la récidive, aujourd’hui quasi disparues au profit de la notion de « dangerosité » ; à modifier profondément les conditions de travail et les rémunérations ; à privilégier l’aménagement de peine à la construction de nouvelles prisons (ligne de l’UMP) ; à y faire entrer Internet (comme, il y a trente ans, la télévision, contre l’opinion publique), y développer un véritable droit au téléphone, permettre une réelle liberté de culte, etc.

En quarante ans, le recours à l’incarcération a doublé

Malgré une récente réforme conçue pour freiner un fol engrenage, la police fait encore un emploi excessif de la garde à vue (GAV), qui concerne une personne arrêtée sur deux contre une sur quatre il y a quarante ans, ce qui permet au Contrôleur d’avancer le chiffre d’un demi-million de personnes en GAV par an. Le fait d’avoir précédemment dénoncé l’absurde privation du soutien-gorge ou des lunettes n’a pas été, semble-t-il, d’une efficacité évidente.

La souffrance des personnels – infirmiers, éducateurs, gardiens… – n’est pas écoutée, note encore le rapport : relations verticales, formelles, supervision inexistante, échanges d’informations lacunaires… L’écrit se prononce pour une liberté de parole dont ces professionnels, actuellement, sont loin de disposer. Sur les centres éducatifs fermés, le Contrôleur est clair : « Si l’on doit admettre que le recrutement d’éducateurs, pour des motifs contextuels ou géographiques, est difficile, il n’en demeure pas moins que la formation d’éducateurs compétents est une exigence qui doit être satisfaite rapidement. »

Encore indépendant mais en sursis jusqu’en 2014 avant d’être possiblement avalé par le Défenseur des droits, le CGLPL ne mâche pas ses observations : notre société, accuse-t-il, a fait le choix assumé de la sécurité au détriment de la dignité et de la réinsertion. Composé de cinq cahiers distincts – « travail incarcéré », droits sociaux des personnes détenues, fichage, concept de dangerosité, fouilles –, son panorama préconise vivement une institution plus humaine. Lettre morte ?