N° 1013 | du 7 avril 2011

Faits de société

Le 7 avril 2011

L’islamophobie comme outil électoral

Joël Plantet

Dans une surenchère idéologique avec le Front national, le gouvernement et son « débat » sur la laïcité (en réalité sur l’islam) accroissent dangereusement la stigmatisation de certains Français musulmans.

Après le débat sur l’identité nationale, celui sur la laïcité et la place de l’islam devrait se solder, le 5 avril, par un nouveau fiasco. Le flou prédomine depuis le début : il fut successivement question de « convention sur l’exercice des cultes en France », de « débat sur le pacte républicain », puis de débat « sur l’islam », et enfin sur « la laïcité ». Mais on s’aperçut vite que la deuxième religion de France était en ligne de mire, le gouvernement - toujours à la poursuite effrénée des électeurs du Front national - évoquant des propositions concrètes censées émaner de ce « débat » : en vrac, la compatibilité des cantines avec les prescriptions religieuses, la formation des imams et la question du prêche en français, le voile des mères accompagnatrices scolaires, les prières dans la rue, la mixité à la piscine…

Très vite le désordre est apparu, y compris dans les rangs de la majorité : voulant revenir à des valeurs « profondément républicaines », François Baroin, porte-parole du gouvernement, a été rappelé à l’ordre ; quelques jours avant le 5 avril, la zizanie a culminé avec un pugilat verbal Copé - Fillon… Un ex-conseiller de Sarkozy a symboliquement appelé les musulmans à porter une étoile verte en signe de protestation radicale. Le Conseil du culte musulman (CFCM) a décidé, lui, de ne pas participer à ce « débat sur la laïcité et l’islam » dont il craint les dérives.

Les appels pour tenter d’enrayer cette confusion entre islam, immigration, insécurité, extrémisme islamiste se multiplient. Des responsables du culte musulman ont lancé un appel dans Le Monde contre la tenue d’un tel débat. Le 4 avril, un contre-débat intitulé De quoi l’islam est-il le nom ? devait avoir lieu à Paris, organisé entre autres par Mediapart : « Une fois encore, on s’apprête à opposer « nous » à « eux » sous prétexte d’intégration »… Le 30 mars, des leaders religieux (catholiques, orthodoxes, protestants, juifs, musulmans et bouddhistes) lançaient un appel à la « sérénité » en désapprouvant le débat. À l’initiative de Respect Mag et du Nouvel Obs, l’appel intitulé Non au débat-procès sur l’islam rencontre un vrai succès : « Nous estimons ce nouveau débat biaisé, stigmatisant et susceptible de mettre en péril une cohésion sociale déjà largement mise à mal par la politique actuelle »…

Un débat inutile et dangereux, propice au dérapage et stigmatisant

En effet, ce débat est inutile et dangereux, propice au dérapage, à la provocation et stigmatisant. Les prétextes du gouvernement – augmentation du nombre de concitoyens de confession musulmane, incompatibilité du communautarisme avec le pacte républicain – sont d’aimables billevesées en regard d’un enjeu électoral dont la ligne est clairement dictée par l’extrême droite. À l’heure de l’invocation d’une déferlante migratoire que les révolutions du Maghreb risqueraient de faire abattre sur l’Europe, des personnalités de tous bords s’insurgent contre un débat dont ils dénoncent, au moins, l’impréparation et le côté apprenti sorcier. Un débat dévoyé.

La Conférence des responsables des cultes organisera cet automne un colloque sur la pratique des religions dans la société française. Le 28 mars dernier, la haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) émettait un avis sur les manifestations religieuses au travail dans les établissements et services sanitaires et sociaux. Dans une approche prudente, elle proposait au défenseur des droits de mettre en place un cadre de dialogue pour prendre « en compte le fait religieux dans le secteur public et privé » et d’examiner de plus près les obligations de neutralité s’imposant dans les structures. Les débats ne sont pas terminés…