N° 914 | du 29 janvier 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 janvier 2009

L’internat en alternance pour une meilleure autonomie

Katia Rouff

Thème : Institution


L’institut médico-éducatif Alternance à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine) accueille seize adolescents autistes. Dans ce lieu de vie familial situé au cœur de la ville, chacun progresse, s’épanouit et s’autonomise. Dans la bonne humeur, le plus souvent.

Bourg-la-Reine, coquette ville provinciale proche de Paris. Un grand pavillon de pierres blanches au toit de zinc et un grand jardin semé de maisonnettes en bois. Nous sommes à l’institut médico-éducatif Alternance [1]. Il accueille seize adolescents autistes âgés de quatorze à vingt ans. « La maisonnée est une véritable ruche », annonce Catherine Allier, la directrice en accueillant le visiteur.

En effet, elle bourdonne d’activités, de notes de musique et sent bon la cuisine qui se prépare à l’étage. Dans une salle du rez-de-chaussée, la chorale, constituée d’une douzaine de jeunes et de sept éducateurs, travaille sous la houlette exigeante de la mezzo soprano Catherine Boni. Le groupe doit chanter à Paris dans le cadre de la Nuit Blanche et répète aujourd’hui un extrait des Contes d’Hoffmann. Au sous-sol, d’autres jeunes participent à l’atelier peinture « Cette année, nous travaillons sur le thème de la bande dessinée, explique Anne Philippe, l’artiste peintre qui l’anime. Certains sont très à l’aise, comme Kevin qui concourt cette année dans un festival, d’autres le sont moins mais chacun manie le crayon ou le pinceau à son rythme, en groupe ou en solo. » Dans le reste de la maison, des jeunes courent dans l’escalier à la recherche d’un éducateur, d’un bonbon ou de l’attention de la directrice dont la porte est toujours ouverte.

Deux référents par ados

La structure accueille des adolescents, filles et garçons, que des difficultés comportementales et relationnelles ont exclus des lieux de socialisation, notamment de l’école. Ils fréquentent l’IME en alternance : une semaine d’internat, suivie de quinze jours d’externat. Ce système permet à certains adolescents de se séparer en douceur de leur famille et à d’autres, qui ont longtemps vécu en institution, de retrouver progressivement leur place auprès d’elle. Un lit reste toujours disponible pour accueillir un jeune dans un moment de difficultés familiales ou d’apprentissage de la séparation.

L’équipe pluridisciplinaire, constituée d’une trentaine de personnes (dont certaines travaillent à temps partiel), prend en compte les difficultés physiques, psychiques et relationnelles des jeunes. « Dans cette maison qui pourrait rapidement se transformer en cocotte-minute, l’équipe sert de soupape de sécurité, explique la directrice. Son savoir-faire, acquis au fil des années, son travail de réflexion autour de chaque jeune et autour de sa pratique, assurent le bon fonctionnement du lieu. Ça a l’air facile, mais ça ne l’est pas. Toute l’équipe est investie dans le projet de chaque adolescent. »

À l’IME Alternance, l’encadrement éducatif est important. Chaque adolescent a deux référents, l’un à l’internat, l’autre à l’externat. En début d’année, l’équipe établit un planning à la carte pour chaque jeune, selon ses besoins. Pour certains, l’accent sera mis sur les apprentissages scolaires avec l’enseignant détaché par l’Éducation nationale, pour d’autres sur les apprentissages préprofessionnels, sur la pratique du sport ou de la musique.

Les jeunes bénéficient également d’une prise en charge personnalisée en matière de soins (psychomotricité, orthophonie ou psychothérapie), sous la responsabilité du médecin psychiatre. L’infirmière soigne les petits bobos au quotidien et assure le suivi chez les médecins spécialistes (neurologue, dentiste, gynécologue…) Le soir, une équipe dédiée accompagne le groupe de l’internat, constitué de cinq jeunes, vers une autonomie progressive, une socialisation avec les pairs, des activités sportives et culturelles à l’extérieur. L’équipe travaille en lien constant avec les familles.

Un guide comme le Routard

A l’IME Alternance, les jeunes pratiquent des activités individuelles et collectives. Ces dernières mêlent jeunes et professionnels favorisant les moments de partage – lors des concerts de la chorale par exemple – la création de liens forts et la mise en confiance. Le groupe Percujam, par exemple, est composé de jeunes autistes, d’éducateurs musiciens et de deux chanteuses. Il a la réputation de mettre le public en joie et partage parfois la scène avec des artistes connus (Sergent Garcia, Tryo, Liz Mac Comb…) Après le CD C’est lesquels les autistes ?, paru en 2005, Percujam sort un nouvel album live en février 2009 [2].

La culture artistique est essentielle à Alternance, d’ailleurs membre du réseau Festival du futur composé [3]. Le groupe vidéo finalise actuellement un film sur Frankenstein, après avoir été primé pour son court métrage Dracula, au Festival du film d’action sociale de 2006. Les jeunes peuvent également jardiner, pratiquer le judo avec les jeunes d’autres institutions, fréquenter la ludothèque, surfer sur Internet ou chanter dans la chorale…

Les membres de l’équipe travaillent ensemble, l’orthophoniste aide par exemple les chanteurs de la chorale à mémoriser leur texte, à le comprendre et à bien le prononcer. Les voyages sont également au programme. Avec le soutien de la ville, les jeunes ont visité Séville et le Québec où ils ont rencontré d’autres personnes handicapées, parrainés et accompagnés par des lycéens de Bourg-la-Reine. La ruche Alternance fait son miel de tout. L’astronomie, à l’honneur l’an prochain, servira de fil conducteur dans les diverses activités : bibliothèque, atelier bois, atelier de construction… En 2006, lors de l’année Jules Verne, les jeunes ont eu le plaisir de voyager en montgolfière.

Mais de l’IME Alternance ce sont encore les jeunes qui en parlent le mieux. Actuellement, les plus anciens conçoivent un guide de l’établissement, sur le modèle du Guide du routard, qui sera remis aux nouveaux arrivants. Il décline notamment les règles de la vie collective : « La vie à Alternance se règle comme la circulation. Tout le monde circule à droite, personne à gauche. Il y a donc deux sortes d’activités : ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Ce qu’il faut faire est souvent permis, ce qu’il ne faut pas faire est toujours interdit. » Manger à la cantine, chanter à la chorale, étudier dans la classe de scolarité, « compillouter » sur le computer, swinguer et jazzer avec le saxo, étaler la gouache sur le papier Canson en cours de peinture… est autorisé. Faire des bêtises ou être violent est « globalement interdit. » Les auteurs distillent quelques conseils : « Mieux vaut éviter de mélanger les genres : manger en postillonnant dans le saxo ; confondre son clavier d’ordi avec une assiette » ou encore « mieux vaut être à l’heure, surtout quand on est éducateur ». En bref, à Alternance, il faut « vivre calmos de chez calmos » et éviter de « déranger le cadre ».

La structure est née d’un constat de Catherine Allier, auparavant éducatrice en externat médico-pédagogique (EMP) : les enfants exclus de toute scolarité, voire de toute vie sociale du fait de leur difficulté, peuvent évoluer positivement, grâce à une prise en charge institutionnelle associée à une vie de famille.

En 1990, avec des parents d’adolescents autistes, des professionnels de la santé et de l’éducation spécialisée, elle crée l’association Aprahm-Autisme, afin de répondre à un manque de places d’accueil pour les adolescents. « Les adolescents avec lesquels nous avions réalisé tout un travail éducatif se retrouvaient loin de chez eux, isolés de leur famille, dans des lieux occupationnels qui provoquaient des dépressions », évoque-t-elle. D’où le désir d’ouvrir une structure adaptée à l’adolescence, période durant laquelle les jeunes, autistes ou non, doivent cheminer vers l’autonomie et se séparer doucement de leurs parents.

En 1993 naît le premier IME Alternance à Bourg-la-Reine, suivi d’un établissement conçu sur le même modèle à Paris, puis d’un foyer médicalisé dans les Hauts-de-Seine.

Inquiétudes pour l’avenir

Tout n’est pas rose pour autant dans le monde des IME. « Le législateur insiste sur l’importance de placer l’usager au cœur du dispositif, c’est parfait, nous le faisons d’ailleurs depuis toujours mais aujourd’hui nous nous trouvons face à des aberrations. Les directeurs d’établissement passent une grande partie de leur temps à remplir des questionnaires et des fiches d’évaluation, au détriment des moments passés avec les personnes handicapées. Bienvenue dans la culture de l’entreprise ! Les petites structures à taille humaine comme la nôtre, dans laquelle chaque jeune a sa place, avec une équipe à son écoute et un projet personnalisé, risquent de disparaître au profit d’institutions trop grandes, craint Catherine Allier. Alors qu’il est essentiel que les directeurs soient issus du terrain pour mener à bien des projets avec les équipes, il semble que les tutelles privilégient aujourd’hui les gestionnaires. »

D’autres questions agitent les professionnels des IME : la mise en œuvre des dispositions de la loi handicap du 11 février 2005, relative à la scolarisation des enfants et des adolescents handicapés en milieu ordinaire. Comment va se faire cette intégration alors que l’Education nationale ne semble ni motivée ni dotée de moyens suffisants pour accueillir les enfants et les adolescents handicapés ? Se dirige-t-on vers la suppression des IME pour enfants ? Quid des IME pour adolescents qui les accueillent parfois au moment où les troubles du comportement apparaissent ? Restera-t-il des structures pour recevoir les enfants et les adolescents en complémentarité avec l’école ? Ne risque-t-on pas de leurrer les parents ? Cette intégration, lorsqu’elle est bien faite, permet une meilleure socialisation et c’est important, mais elle ne va pas guérir l’enfant qui aura toujours besoin d’un accompagnement spécifique.

Autre source de préoccupation : le devenir des jeunes âgés de plus de vingt ans qui quittent les IME et doivent faire face à un manque cruel de places dans les institutions. L’association Aprahm-Autisme a pris cette problématique à bras-le-corps et ouvre début mars Alternote, un foyer d’accueil médicalisé à Antony (92) pour sept jeunes autistes qui ont un projet lié à la musique. « L’un d’eux a la musique dans l’oreille et vit avec elle. Ce n’est qu’en jouant ou en étant sur scène qu’il retrouve le sourire. En dehors de ces moments musicaux, il se replie dans sa bulle », illustre Catherine Allier.

Alternote accueillera aussi deux jeunes, considérés durant toute leur enfance comme des « incapables » pour lesquels la pratique de la musique a constitué une seconde naissance et leur a apporté assurance et valorisation. « Se retrouver sur scène face à un public change la vie, poursuit la directrice. Les jeunes autistes nous ressemblent, ils se construisent à travers le regard des autres. Nous insistons trop souvent sur les différences et nous oublions nos points communs. »


[1Institut médico-éducatif Alternance - 23 bis, rue Ravon - 92340 Bourg-la-Reine. Tél. 01 46 65 37 33

[2Pour se procurer les albums : percujaminfo@yahoo.fr. Tél : 01 46 65 37 33

[3Il regroupe des établissements spécialisés dans l’accueil de jeunes autistes et psychotiques
en région parisienne. Ils ont mutualisé des idées et des moyens en créant des associations culturelles qui ont ouvert de multiples ateliers (théâtre, danse, musique, arts plastiques, journalisme) à l’intérieur et à l’extérieur des institutions. Le Festival du futur composé organise également des rencontres et des manifestations publiques en France et à l’étranger


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