N° 875 | du 6 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 mars 2008

L’intégration scolaire et professionnelle des sourds

Bruno Crozat

Thème : Sensoriel

Tous les acteurs du travail social, éducatif et médical s’accordent pour constater que la surdité est un handicap complexe et qu’il y a autant de sourds que de surdités. Passée cette unanimité, les points de vue deviennent vite tranchés et les désaccords brûlants, car les choix qui seront faits pour permettre à l’enfant de communiquer vont déterminer la construction identitaire de son être et sa socialisation


En France, un enfant sur mille naît sourd ou est dépisté en tant que tel avant l’âge de deux ans et neuf fois sur dix au sein d’une famille d’entendants. Celle-ci va devoir découvrir le handicap de son enfant, assumer cette phase traumatique qui s’accompagne souvent d’une perte de la communication avec l’enfant.

Le déni est courant, d’autant plus que le handicap est invisible. La culpabilité, le rejet accompagnent un sentiment d’impuissance et de colère avant de reconnaître l’enfant comme une personne sourde. Le poids de l’entourage médical est également considérable. La famille devra rapidement s’orienter vers un choix déterminant et cornélien pour l’avenir de son enfant sourd, à savoir l’appareiller afin qu’il perçoive des sons et oralise pour communiquer (un sourd qui oralise est capable de parler sans entendre) ou choisir la langue des signes.

La première option parie sur l’efficacité d’un dispositif médical technique – en général l’implant qui est définitif et sans possibilité de marche arrière – et dont les résultats sont très variables. Ils vont de l’excellence à l’échec. La réussite dépend de nombreux facteurs : le type de surdité de l’enfant, sa capacité à oraliser, sa personnalité. On ne peut pas réaliser un implant chez tous les enfants, de plus l’implant est toujours un choix des parents.

La seconde option de la langue des signes exige que les parents, éventuellement les frères et sœurs, apprennent une nouvelle langue. Elle est totalement différente d’un langage parlé et représente un investissement conséquent. Lorsque la surdité survient après la naissance, cette problématique du choix se pose en des termes moins aigus dans la mesure où l’enfant a commencé la construction de sa personnalité et déjà tissé des liens dans sa famille et avec son entourage.

Les lèvres ou les mains ?

Pour communiquer, la très grande majorité des familles choisissent l’oralisation comme langue car le bain linguistique de la maison est le français, même si l’enfant sourd ne le perçoit pas. C’est le cas de Paul, père d’un petit garçon dont il a découvert la surdité alors qu’il était âgé de cinq ans : « Mon fils est sourd sévère-profond, son seuil auditif est de 80 à 90 décibels. Il entend certains sons mais pas tous, c’est pourquoi nous avons mis du temps à détecter sa surdité. Nous l’avons appareillé vers six ans avec des contours d’oreille mais de la naissance à cinq ans il s’est peu construit et souffrait d’un important retard de langage. Nous communiquons avec lui à l’oral avec le soutien de la LPC » [1].

De leur côté, Magali et Emmanuel Bourges ont opté pour la langue des signes : « Yann est né sourd profond. Il possède un seuil auditif autour de 110 décibels, il n’entend rien, précisent-ils. Quand nous l’avons su, il avait un mois et demi. Nous avons été mis en garde contre les implants par des membres de notre famille qui connaissaient la surdité. Nous n’avons donc pas souhaité le faire opérer. Il choisira lui-même plus tard. Nous avons donc opté pour la langue des signes. Ce qui nous a convaincu, c’est le fait de pouvoir communiquer avec notre enfant parce que la langue française orale lui est inaccessible. » Que l’enfant s’exprime avec la bouche ou les mains, l’essentiel pour la construction de sa personnalité est qu’il acquiert un bon niveau de langage pour communiquer. Cette acquisition détermine sa socialisation.

Scolarisation et intégration

Le Service de soutien à l’éducation familiale et à l’intégration scolaire de Lyon (SSEFIS)
 [2] accompagne près de cent vingt jeunes de douze à vingt ans. Ces adolescents sourds ne sont pas pris en charge par une institution mais maintenus en milieu ordinaire. « Nous essayons d’armer les jeunes le mieux possible dans un milieu ouvert pour qu’ils puissent s’insérer plus aisément dans la société une fois la scolarité terminée », explique Yves Béroujon, le directeur. « En institut , la marche selon moi est un peu haute à franchir à l’heure de quitter l’établissement et de réussir son insertion sociale et professionnelle. »

Une cinquantaine de personnes, dont une moitié d’éducateurs spécialisés, travaillent auprès des jeunes sourds pour développer en priorité la communication. Celle-ci passe par l’acquisition du langage, que ce soit la langue française ou la langue des signes, clef de la réussite des apprentissages en école ordinaire. « Nous sommes aussi attentifs aux problématiques et aux questions identitaires qui traversent les jeunes à cet âge-là. Quelle est ma communauté d’appartenance : la communauté sourde, celle des entendants ? L’accompagnement éducatif et psychologique favorise la résolution de ces questions » (lire l’interview de Henri Pollet, pédopsychiatre).

Cette prise en charge en milieu ouvert est adaptée à des jeunes qui ne cumulent pas trop de difficultés familiales ou sociales en dehors de leur surdité. « Au SSEFIS, les jeunes oralisent presque tous de façon assez performante et peu d’entre eux sont exclusivement dans le signe. Il y a vraiment une différence avec des adolescents en institut comme à Plein Vent à Saint-Étienne, par exemple (lire l’interview de Tristan Dupuy, éducateur spécialisé en internat), qui possède un internat. Les jeunes entrent avec des problématiques plus complexes, oralisent beaucoup moins et sont davantage en échec scolaire », précise Marilyne Desloir-Françon, éducatrice spécialisée au service d’accompagnement et de suite du SSEFIS et qui a travaillé dans les deux établissements.

Mais un jeune qui oraliserait peu ou pas peut aussi se construire en s’appuyant sur la communauté sourde qui possède une forte culture, un réseau de liens et une langue qui apportent suffisamment de repères pour construire harmonieusement son identité.

Le principal défi de ces jeunes tourne autour de l’acquisition du langage quelle que soit la langue : être capable de recevoir un message, le comprendre, pouvoir y répondre. Mais l’accessibilité aux informations nécessite aussi un appui, une médiation pour les démarches de la vie courante : obtenir un document administratif, passer le permis de conduire, etc. Une médiation est alors nécessaire par l’intermédiaire d’un interprète en langue des signes ou un codeur LPC.

Dans le département du Rhône, seulement une dizaine d’interprètes exercent alors qu’il en faudrait trois fois plus. Les besoins s’évaluent à cinq cents heures d’interprétariat par semaine pour les collégiens et les lycéens alors qu’ils sont couverts à hauteur de cent cinquante heures à peine. Cette pénurie se retrouve à tous les niveaux. Ils sont trente au niveau régional et seulement deux cents au niveau national. Il est donc extrêmement difficile de trouver les interprètes et les financements pour les payer à raison de 52 € à 78 € l’heure. Depuis la loi du 11 février 2005, c’est à l’Education nationale de répondre à ce besoin en milieu scolaire.

L’insertion professionnelle

« Les freins à l’insertion professionnelle des jeunes sourds viennent essentiellement d’un manque d’informations sur la façon dont vit la société. Les entendants baignent continuellement dans un espace sonore où l’information circule et s’acquiert presque à leur insu, décrypte Marilyne Desloir-Françon. À l’écart de cette osmose, les jeunes sourds se confrontent à une carence de repères sociaux, ils ne connaissent pas leurs droits et leurs devoirs. » Etre dans une démarche active, aller chercher l’information, la surdité impose de fournir un effort particulier là où l’entendant absorbe les messages sans s’en rendre compte. Un effort d’autant plus difficile à mener que les sourds possèdent une relation à l’écrit plus que médiocre.

Selon un chiffre partagé par l’ensemble des acteurs sociaux et éducatifs du secteur, près de 70 % des personnes sourdes souffrent d’illettrisme. L’accompagnement s’avère alors primordial. L’Union régionale des associations de parents d’enfants déficients auditifs (Urapeda) [3], qui regroupe neuf associations en Rhône-Alpes, a développé depuis longtemps un service d’insertion professionnelle via un pôle Emploi-Formation.

Depuis 2007, le service Cap Emploi de l’ANPE envoie les personnes sourdes vers le service d’insertion professionnelle de l’Urapeda. Celui-ci se charge de les accompagner pour sensibiliser l’employeur aux conditions d’intégration d’une personne sourde dans l’entreprise et s’assurer qu’elle-même a bien compris ce que l’entreprise attendait d’elle. En 2007, l’Urapeda a accompagné plus d’un demi-millier de personnes en Rhône-Alpes, essentiellement au niveau V de qualification.

Pourtant, Paul Vinciguerra, le président de l’Urapeda se montre plutôt pessimiste « En pratique, peu de choses sont adaptées à la surdité, lâche-t-il. J’ai vu venir chez nous des personnes munies d’une lettre de licenciement à la main. Que peuvent-elles faire avec ? Allez s’expliquer avec les Assedic ? Dans ce cas, elles ont besoin d’un interprète. Mais qui va le payer à 52 € de l’heure ? Depuis des années nous tentons de combler un énorme vide où finalement nous sommes face à une population qui n’est pas en capacité d’exposer sa problématique. » Le service d’insertion professionnelle met à disposition des personnes « interface » et non des interprètes afin de ne pas s’arrêter seulement à la traduction mais comprendre vraiment les demandes des personnes sourdes. « Les quiproquos sont courant, illustre Paul Vinciguerra. Je me souviens d’un jeune qui voulait arrêter de travailler parce que son patron lui proposait un CDI ! Pour lui, le contrat étant indéterminé. Un contrat pas déterminé n’était à ses yeux pas un bon contrat et il n’en voulait pas ! Les exemples sont nombreux et traduisent toute la difficulté à se comprendre ».


[1La langue parlée complétée (LPC) permet à l’aide de signes de la main réalisés par celui qui parle, de dissiper les sosies labiaux lors de lecture sur les lèvres par la personne sourde

[2Le SSEFIS dépend de l’association Oeuvre de villages d’enfants (OVE) qui gère une quarantaine de structures médico-sociales en Rhönes-Alpes. SSEFIS - 129 Bd Pinel - 69500 Bron

[3Urapeda - 27 rue Paul-Verlaine - 69100 Villeurbanne. Tél. 04 78 68 70 33


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