N° 673 | du 10 juillet 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 juillet 2003

L’hôtel de Pen Bron, un trois étoiles pour handicapés

Jacques Trémintin

Thème : Vacances

Trouver un hôtel permettant l’accueil d’un fauteuil roulant est quasiment impossible. Or, dans l’ouest de la France, vient d’ouvrir un établissement trois étoiles, complètement aménagé pour cette clientèle. Expérience innovante ou ghetto pour handicapés riches ?

S’il est une préoccupation qui s’est largement généralisée dans le secteur du handicap, c’est bien la prise en charge de la personne dans sa globalité : ce qui compte ce ne sont pas seulement les déficiences dont le sujet est atteint, mais le fait qu’il soit avant tout un être humain à part entière. On ne peut plus le percevoir seulement au travers de ses seules difficultés qu’elles soient d’ordre physique ou intellectuel. C’est cette orientation qui a fait des loisirs, du sport ou de la culture un axe d’intervention tout aussi important que le soin ou l’acte thérapeutique. Nous avions déjà présenté la croisière organisée par le centre de rééducation fonctionnelle de Pen Bron [1] : 130 bateaux proposant une croisière de 48 heures à 200 personnes porteuses de handicap encadrées par 800 bénévoles [2]. Une nouvelle initiative vient de voir le jour le 7 mai 2003 : l’ouverture du premier hôtel trois étoiles complètement aménagé pour recevoir une clientèle à mobilité réduite [3].

L’idée est née au sein du conseil d’administration de l’association des œuvres de Pen Bron [4] : offrir une prestation de vacances à des personnes qui ne peuvent fréquenter la quasi totalité des établissements touristiques, faute d’infrastructures adaptées à leur handicap. Il existe bien des séjours collectifs. Mais, il n’y a quasiment aucune possibilité de se payer — comme n’importe quel citoyen — une semaine de villégiature dans un établissement hôtelier de qualité. Le public potentiellement concerné, ayant la capacité tant physique que financière de voyager, existe : on l’estime à 36 millions de personnes à travers l’Europe. Seuls 15 % d’entre eux se déplacent effectivement. Trois raisons essentielles à cette carence : l’inaccessibilité (seulement 2 % des chambres d’hôtel sont prévues pour accueillir des personnes à mobilité réduite et sont en outre souvent mal conçues, mal décorées, « invendables » au client ordinaire), la carence d’information (non disponibilité de renseignements fiables quant à l’accessibilité des installations dans les offices de tourisme et autres), enfin, un déficit de savoir-faire des opérateurs (modalités inappropriées d’accueil et de prise en compte de cette clientèle particulière) [5].

L’idée de proposer des séjours individuels, loin d’être saugrenue, correspondait donc à une demande. Restait à la concrétiser. Mais pas n’importe comment et à n’importe quel prix. S’il s’agissait bien de considérer les personnes à mobilité réduite comme des consommateurs à part entière, il n’était pas question de répercuter les surcoûts liés au handicap, ce qui aurait porté le prix de la prestation à des sommes tout à fait prohibitive. Il fallait donc pratiquer une tarification identique à l’hôtellerie classique de même niveau de qualité. L’association des œuvres de Pen Bron est, par ailleurs, gestionnaire du centre de rééducation fonctionnelle (lire l’interview du directeur François Moutet) situé sur une étroite presqu’île bordée d’un côté par une immense plage conduisant au port de pêche de La Turballe et de l’autre par les marais salants de Guérande. Elle n’eut guère d’hésitation quant au choix du site susceptible de servir de lieu de séjour.

La beauté des paysages alentours, la tranquillité (au bout d’une route sans issue) et la proximité d’attractions touristiques en faisaient l’endroit idoine. Une ancienne conserverie datant du XIXème siècle, tournant le dos à l’hôpital et faisant face à la mer fut très vite désignée pour être réhabilitée. Le coût des travaux estimés à 3,5 millions d’euros, il fallut trouver des partenaires financiers. L’association des œuvres de Pen Bron constitua avec l’association régionale de l’insuffisance respiratoire et la Caisse d’Épargne une société anonyme simplifiée : « La résidence du Traict ». Les aides publiques et un emprunt viendront compléter les dépenses d’investissement nécessaires à hauteur de respectivement 26 % et 30 %. Un contrat commercial est alors signé avec deux exploitants associés, chargés de faire fonctionner l’établissement. Les travaux commencés en mai 2002 se sont terminés un an plus tard, permettant au nouvel hôtel de Pen Bron d’engager sa première saison d’été.

10h, ce samedi matin, plusieurs familles restent attablées autour de leur petit-déjeuner dans la vaste salle à manger que seule une grande baie vitrée sépare de la pinède qui lui fait face. Rien, au premier abord, ne semble distinguer cet hôtel. Pourtant, en y regardant de plus près, quelques détails sautent aux yeux : des fauteuils roulants sont mélangés aux valides. Et puis, il y a ces encadrements de porte particulièrement larges. Le guichet de l’accueil est, quant à lui, plus bas qu’à l’ordinaire. Rentrons plus avant : à l’approche du seuil qui donne sur les coursives du rez-de-chaussée, la porte s’ouvre automatiquement. Quelques pas nous séparent des chambres. Ah, voilà la nôtre ! Une impulsion sur l’un des boutons du boîtier de la télécommande et la porte s’ouvre. Murs pastels, meubles fonctionnels, espace pour circuler, salle de bain adaptée… cela sent le neuf et ce qui ne gâche rien, l’ensemble est de très bon goût.

La domotique ne s’arrête pas à l’automatisme des ouvertures et des fermetures de porte : lumières, télévision, téléphone main libre, appel de la réception, lit inclinable, volets… peuvent être commandées à distance. Sur les 45 chambres disponibles, 30 sont ainsi automatisées. Cela concerne aussi deux des trois ascenseurs mis à disposition de la clientèle. La personne à mobilité réduite trouve ici tous les aménagements lui permettant de se sentir à l’aise. L’hôtel n’est toutefois pas médicalisé. Mais, il tient à la disposition de ses clients des listes de professionnels (aides-soignants, infirmières, médecins, kiné…) pouvant être sollicités. L’hôtel compte 23 salariés. Toutes et tous ont suivi une session de trois jours de sensibilisation pour apprendre comment réagir face à un public à mobilité réduite : attitudes comportementales et gestes techniques (comme les petites réparations de fauteuil).

En bons professionnels de l’hôtellerie, les personnels veillent à accueillir leur clientèle avec convivialité et chaleur. Le prix des chambres ? De 40 à 90 e en basse saison et de 100 à 150 e en haute saison. L’équivalent d’un trois étoiles l’été et d’un deux étoiles l’hiver. Car l’hôtel souhaite ouvrir tout au long de l’année. Des forfaits attractifs sont proposés en pension et en demi-pension. Pour ce mois de mai 2003, le taux de remplissage a atteint 16 %. Il en faudrait 70 %, tout au long de l’année, pour rentabiliser l’affaire. On est encore loin du compte. Mais, Gérard Mauger, cogérant, est serein. Il faudra attendre la troisième année pour équilibrer les comptes, délai, selon lui, tout à fait normal dans l’hôtellerie. Quand ce sera fait, il pourra engager les nouveaux investissements auxquels il pense déjà : aménager une plage en face de l’hôtel pour la rendre plus accessible aux fauteuils, se doter d’un moyen de transport (mini bus adapté), acquérir un bateau aménagé permettant d’assurer la navette avec le port du Croisic distant de quelques centaines de mètres.

La création de cet hôtel n’est pas sans poser de multiples questions. On pourrait s’offusquer, à bon compte, d’une tentative du privé de s’introduire dans le secteur socio-éducatif. Cet argument tient d’autant moins, que le créneau proposé ici (hôtellerie trois étoiles) n’existe pas dans le social. Il ne vient donc rien concurrencer ou menacer. Les grandes chaînes d’hôtel ne s’y sont pas trompées qui, toutes, ont décliné l’offre qui leur avait été faite de s’investir dans le projet. On peut aussi déplorer qu’à côté des dispositifs de loisirs pour les handicapés pauvres se mettent en place des lieux d’accueil pour les handicapés riches. Mais qui peut défendre l’idée selon laquelle parce qu’on est handicapé, on ne peut se payer, si tel est son désir, un hôtel trois étoiles ? Pas, en tout cas, les lecteurs de ces lignes qui appartiennent aux couches moyennes et qui, s’ils devaient voir un jour leur mobilité réduite, trouveraient inadmissibles de ne pouvoir le faire. Gérard Mauger s’explique : « Il en va des personnes handicapées comme des valides.

S’offrir une semaine de vacances à l’hôtel représente toujours un sacrifice financier. On économise toute l’année pour se payer ce plaisir d’être cocooné pendant quelques jours. Chacun est libre de choisir des vacances moins onéreuses, mais si l’on souhaite venir à l’hôtel, on doit pouvoir le faire, même si on est handicapé. » Alors, on parle de création d’un ghetto. Lors d’un salon tenu récemment à Toulouse sur le handicap, André Fournet, directeur de l’établissement, a entendu de telles critiques. Il s’en est défendu : « Notre hôtel tient à recevoir tout type de clientèle. Il n’y a aucune exclusivité, même si nous respecterons des priorités. La personne handicapée est le plus souvent accompagnée par son conjoint et souvent par ses enfants. Cela fait autant de valides qui sont aussi présents. Beaucoup de gens ont peur de la différence. J’ai eu, l’autre jour, une communication téléphonique avec une dame qui voulait venir mais qui y a renoncé en apprenant que nous recevions des handicapés. Les mentalités seront longues à faire changer. Nous pouvons y contribuer en faisant en sorte que valides et non-valides se côtoient. » Après tout, rien n’empêche, là non plus, les sceptiques et détracteurs de venir fréquenter ce lieu. Ce serait le meilleur moyen de garantir cette mixité tant recherchée. Question piège : l’hôtel a-t-il recruté du personnel lui-même porteur de handicap ? Trois salariés relèvent de la Cotorep 3, et un agent de réservation est en cours de recrutement priorité sera donnée à une personne à mobilité réduite (ce qui va au-delà des 10 % requis).

Seule ombre au tableau : tant Gérard Mauger qu’André Fournet ont exclu de recevoir des personnes atteintes de handicap mental, trop stigmatisant à leurs yeux pour respecter le standing de leur établissement. Comme quoi… nul n’est parfait ! Marie-France Bellec, déléguée départementale de l’APF, contactée, nous a expliqué que son association était tout à fait favorable à ce projet : « Bien sûr nous préférerions que l’accessibilité concerne tous les hôtels et ne se limitent pas à un seul établissement qui se spécialiserait. On peut toujours rêver… enfin, les choses avancent tout doucement. » Interrogée sur les trois étoiles de l’hôtel de Pen Bron, elle donnera une réponse mesurée : « Le choix est de proposer un haut de gamme. Effectivement, les personnes qui ne perçoivent que l’allocation d’adulte handicapé ont peu de chance de fréquenter ce type d’établissement. Mais il ne faudrait pas, non plus, au nom du handicap faire du misérabilisme. Il existe, même si ce n’est pas la majorité, des personnes qui disposent de ressources : par exemple, celles qui, à la suite d’un accident, touchent une rente. »

Allons, quoiqu’on dise, une telle expérience comportera son lot de pourfendeurs et de défenseurs. Tous néanmoins s’accordent à regretter que peu d’hôtels aient fait des efforts pour rendre leurs locaux accessibles aux personnes à mobilité réduite. L’hôtel de Pen Bron joue donc un rôle pilote dans ce domaine. Cela au moins, on peut le lui reconnaître. Autre constat : l’objectif de l’association des œuvres de Pen Bron a été rempli : les 40 % de surcoût lié à la conception architecturale, à la domotisation, aux trois ascenseurs, aux surfaces supplémentaires, à la plus grande disponibilité du personnel n’ont pas été répercutés sur les prix au client. « Mon souci principal, conclut de son côté Gérard Mauger, est d’offrir un service de qualité équivalent à ce que l’on trouve dans les autres hôtels. » Reste à prouver la viabilité de l’opération. La réussite de l’hôtel de Pen Bron encouragera peut-être d’autres projets. Des contacts ont été pris dans le nord et à la frontière espagnole. Nombre d’associations de propriétaires de vieux bâtiments bien placés qu’elles voudraient voir réhabiliter pourraient de leur côté être intéressées. « Nous sommes tous différents, n’y soyons pas indifférents » affirment les promoteurs de ce projet. L’idée est devenue réalité. Nous ne pouvons que lui souhaiter bon vent !


[1Centre de Réadaptation de Pen Bron - avenue du Traict - 44420 La Turballe. Tél. 02 40 62 75 00

[2La 25ème édition de la croisière Pen Bron a eu lieu du 21 au 23 juin 2003

[3Hôtel de Pen Bron - avenue du Traict - 44 420 La Turballe. Tél. 02 28 56 77 99

[4Association des œuvres de Pen Bron - 4, rue Hippolyte Durand-Gasselin - 44000 Nantes. Tél. 02 40 69 77 48

[5Tourisme et handicap, rapport du secrétariat d’État au tourisme (1999)


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