N° 826 | du 1er février 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er février 2007

L’expérience des unités de vie familiale à la prison des femmes de Rennes

Nathalie Bougeard

Thème : Prison

Pour permettre aux détenues condamnées à de longues peines de recevoir leur famille ou leurs proches, le ministère de la Justice a ouvert en septembre 2003 trois appartements sur le site de la prison des femmes de Rennes. Alors que le Garde des Sceaux a récemment annoncé la généralisation de ce dispositif à l’ensemble des autres centres pénitentiaires, ce dossier constitue l’occasion de découvrir leurs fonctionnements et de dresser un premier bilan

De loin, on pourrait croire à un gros pavillon de banlieue. De près, on découvre trois F3, tous équipés d’une terrasse et d’un jardinet clos par un haut grillage blanc. À l’intérieur, le mobilier bon marché fait ressembler ces appartements à ceux qu’on loue pour les vacances à des sociétés spécialisées. Aux beaux jours, des détenues et leurs familles déjeunent dehors, des enfants jouent dans la courette et des amoureux sirotent leur tasse de café en grillant une cigarette et en se regardant dans le blanc des yeux. Mais attention, comme le dit Karine, trente-huit ans et incarcérée depuis cinq années, « l’UVF n’est pas qu’un appartement avec un lecteur de DVD mis à notre disposition. C’est beaucoup plus ».

Pour les détenues qui ne sont pas éligibles à la liberté conditionnelle ou aux permissions de sortie, l’unité de vie familiale va permettre le temps de six, vingt-quatre, quarante-huit heures une fois par trimestre, et soixante-douze heures une fois par an, d’être avec leurs proches.

Aux mères de famille dont les enfants peuvent venir jusqu’à Rennes, la joie de préparer un gâteau, de donner le bain, d’aider à choisir les vêtements, de raconter une histoire le soir au coucher, de discuter ou de regarder un film avec les plus grands. « Cela n’a rien à voir avec un parloir. À l’UVF, on peut être ensemble et ne pas toujours parler. Au parloir, les conversations restent souvent en surface parce que personne n’ose évoquer les sujets qui dérangent ou qui rendent triste », témoigne Laure, quarante-cinq ans.

D’ailleurs, mère et grand-mère, Laure a seulement invité son mari pour la première UVF alors que le règlement autorise quatre personnes. « Le procès venait juste d’avoir lieu, nous avons mis les choses à plat et depuis, on arrive à discuter », détaille-t-elle. Même son de cloche chez Karine : « L’UVF me permet d’être sincère, d’aborder les sujets sensibles comme les faits qui me sont reprochés, mon incarcération ou encore l’absence de ma fille ».

Le droit à l’intimité

Les prisonnières le ressentent toutes : au parloir, on va vite et on ne dit pas. A l’UVF, le temps est différent. Et ce temps permet d’affronter, enfin, les sujets difficiles. « Lors de la première UVF, mon compagnon m’a parlé de sa souffrance. Souffrance de franchir la porte d’une prison pour me voir, souffrance d’avoir sa femme en prison, etc. », raconte Isabelle.

Pour en bénéficier, la détenue mais aussi la personne « invitée » doivent adresser séparément une demande auprès de l’administration pénitentiaire. Une fois par mois, une commission présidée par le directeur de l’établissement ou son adjointe, se réunit. Y siègent les surveillantes UVF, les conseillères d’insertion et de probation concernées, la psychologue et le chef de détention. Cette demande étant une « décision administrative faisant grief » (susceptible de faire l’objet d’un recours [ndlr]), la commission doit argumenter son propos.

« En 2006, 92 % des demandes ont reçu un avis favorable, 5 % ont été ajournées et 3 % rejetées », précise Alexandra Nicolay, directrice adjointe de ce centre pénitentiaire [1]. Et d’ajouter : « La durée peut poser problème. Ainsi, cette femme qui a empoisonné ses deux enfants. L’un a survécu et vient en UVF pour une durée de six heures. La mère a récemment sollicité vingt-quatre heures mais nous ne voulons pas que l’enfant dorme sous sa surveillance. Cela a été évidemment dit et expliqué à la détenue ».

Des personnes libres en prison

Car protéger les enfants mais aussi les visiteurs adultes s’impose parfois. Il arrive en effet que certains — par compassion ou soumission — n’osent pas refuser ce que demande la détenue. « Pour construire son projet professionnel de sortie, une détenue avait demandé une UVF de 24 heures. C’était soi-disant la visiteuse qui le souhaitait. Lorsque je l’ai appelée, j’ai compris qu’elle subissait une pression. De surcroît, dans ce cas d‘insertion professionnelle, une UVF de vingt-quatre heures ne correspondait à rien. La visiteuse a été soulagée qu’on maintienne une durée de six heures », se souvient Anne-Marie Sinan, conseillère d’insertion et de probation au centre pénitentiaire de Rennes depuis janvier 2003.

De fait, en sollicitant une UVF, les visiteurs sont soumis au règlement de l’établissement. En clair, fouilles à l’arrivée et à la sortie, obligation de déposer la liste de tous les objets apportés interdiction d’emmener un téléphone portable, de l’alcool ou des médicaments [2], etc. De plus, les occupants de l’UVF doivent se montrer à la surveillante qui effectue chaque jour les trois rondes prévues par le code de procédure pénale. « Dix minutes avant, nous prévenons les personnes par l’interphone. Certains en profitent pour sortir et discuter avec nous, d’autres sont plus discrets », souligne Brigitte Marchand, surveillante principale du service des UVF.

La première fois, le stress et l’anxiété sont forts tant chez la détenue que le ou les visiteurs. « Demander à une personne libre de venir passer un ou deux jours en prison est une démarche particulière », réalisent les prisonnières. À ce niveau, l’apport des surveillantes est fondamental (lire leurs témoignages). Chargées de l’accueil, elles prennent en charge la famille dès son arrivée au centre pénitentiaire. « À l’entrée, nous calmons leurs appréhensions, toujours immenses la première fois. Ils ne connaissent que le parloir et hormis la petite brochure que nous leur avons précédemment envoyée, ils ne savent pas où nous les emmenons. Entre autres choses, nous leur rappelons qu’ils peuvent interrompre l’UVF sur un simple appel téléphonique et ce, sans avoir à se justifier », poursuit Brigitte Marchand.

Une fois les formalités réglées, il reste quelque 500 mètres à parcourir pour rejoindre l’UVF. Les visiteurs ne peuvent pas y croiser de détenues puisque les unités de vie familiale sont situées dans l’enceinte du centre pénitentiaire mais en dehors de la partie « détention ». « Ce temps-là permet d’instaurer un petit dialogue, de rassurer, d’inviter les personnes à nous poser leurs questions sur le déroulement de la journée. Parfois, on parle de la pluie et du beau temps. Mais en aucun cas, nous ne forçons la discussion », assure la responsable.

Pour l’heure, sur les quelque 350 UVF qui ont eu lieu, aucune n’a été interrompue, ni à l’initiative de la détenue, ni de ses visiteurs. « Au parloir, cela arrive », indique Brigitte Marchand. Selon la circulaire qui définit le cadre des UVF, l’interruption ne remet pas en cause la possibilité d’une demande ultérieure. Dans le même esprit, a priori et sauf faits exceptionnellement graves, le comportement de la détenue pendant sa détention n’obère pas cette possibilité de passer du temps avec ses proches. « L’objectif est de maintenir les liens familiaux et de permettre aux détenues de se réapproprier les actes de la vie quotidienne », justifie Alexandra Nicolay (lire interview).

Car, incontestablement, le maintien des liens familiaux pendant la détention constitue l’une des meilleures bases d’une réinsertion ultérieure. Ainsi, l’UVF responsabilise-t-elle la détenue puisqu’elle a la charge de « cantiner » les produits nécessaires à la préparation des repas. « J’avais peur de paraître nulle, d’avoir tout oublié », se souvient l’une d’elles. Et d’ajouter : « En cellule, on s’habitue à vivre seule. De plus, je me couche tôt. Allais-je pouvoir veiller ? ». Car l’UVF est également un lieu où la personne est confrontée au principe de réalité.

Restaurer la notion de temps

À Rennes, les détenues sont encouragées à préparer ce moment : passer à la médiathèque prendre des livres, des jeux ou des DVD, envisager des menus et donc prévoir des recettes, aller chez le coiffeur, etc. constituent des actes basiques tout à fait importants (lire leurs témoignages). « L’UVF permet à une femme condamnée à 20 ans de réclusion de réaliser qu’un projet de sortie autour des enfants, ça ne tient pas », constate Anne-Marie Sinan, conseillère d’insertion et de probation. « Par nature, les détenues fonctionnent très souvent dans l’imaginaire. Tout devient mythique. Il faut entendre certaines raconter leur première permission de sortie : on croirait entendre le récit du retour de l’enfant prodigue. Parfois c’est vrai mais souvent, cette description est totalement fausse et exagérée. L’UVF permet de prévenir cela, ou au moins de le limiter », continue-t-elle.

Sa collègue Catherine Mercier, psychologue, est largement d’accord : « À mon sens, l’UVF déclenche des choses positives même si au départ elles ne sont pas forcément perçues comme telles. Globalement, les détenues réalisent la longueur de la peine ». L’UVF, c’est également la possibilité de se sentir mère. « Au parloir, une détenue ressent par exemple énormément de culpabilité lorsqu’il faut évoquer l’école si les notes sont insuffisantes, ou faire un peu de discipline. Souvent, elle y renonce. Le temps de l’UVF permet cela », détaille la psychologue. Mais le plus important repose peut-être sur la restauration du temps. « En prison, sur les longues peines, le temps n’est pas défini ; toutes les années peuvent se ressembler. Par son rythme, l’UVF restaure cette notion », se félicite Catherine Mercier. Pour preuve, les détenues qui bénéficient du dispositif comptent désormais le temps en UVF.


[1L’établissement comprend 233 places en centre de détention, 5 places en nurserie, 4 places en semi-liberté ainsi que 54 places en maison d’arrêt

[2Une prescription médicale est nécessaire et en fonction de la posologie, un nombre précis de cachets est autorisé


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