N° 591 | du 4 octobre 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 octobre 2001

L’évolution de la lutte contre l’alcoolisme

Jacques Trémintin

L’approche proposée aujourd’hui n’est plus centrée sur le symptôme, mais sur ce qu’il permet de comprendre de la souffrance de la personne. Le travail d’une équipe de prévention que nous avons rencontrée en donne un exemple

L’alcoolisme constitue dans notre pays un véritable fléau qui a suscité très tôt des démarches de prévention. Mais, pendant longtemps, ces pratiques se sont appuyées sur un discours moralisateur et stigmatisant. C’était bien le produit alcool qui était désigné comme source du mal, la seule et unique voie de rédemption étant l’abstinence. C’est encore, peu ou prou, le choix fait par les regroupements d’anciens buveurs.

Pour ce qui est des associations se fixant pour objectif l’information et la formation autour de cette problématique, on a assisté, depuis les années 70, à un large processus de professionnalisation. Aux bénévoles et aux militants ont succédé des intervenants férus de sciences humaines et présentant une expérience dans la relation d’aide ou d’insertion. La démarche s’en est trouvée profondément modifiée.

L’association nationale de prévention de l’alcoolisme [1] illustre fort bien cette évolution. Forte de près d’un millier de salariés présents au sein de comités départementaux sur la quasi totalité du territoire, ses modalités d’intervention la font intégrer pleinement les logiques du travail social. Les quatre animatrices de prévention et le délégué départemental de Loire Atlantique, qui ont accepté de nous recevoir pour nous parler de leur travail, nous en ont fait la démonstration.

L’ANPA est une vieille maison qui a changé de nom au rythme des mutations qu’elle a connues. Sa fondation remonte à 1872. Elle s’appelle alors l’Association française contre l’abus des boissons alcoolisées (elle prendra plus tard l’appellation plus connue de « ligue anti-alcoolique »). L’époque de sa création se situe aux lendemains de la Commune de Paris, en un temps où on était convaincu que la consommation de boissons alcoolisées était à l’origine de l’insoumission et de la révolte ! On pensait alors que plus on la réduirait, plus on assurerait la paix sociale. Mais, attention : seuls les alcools forts étaient visés, car la qualité de l’eau étant difficilement garantie, un savant comme Pasteur recommandait la consommation de vin qu’il désignait comme « la boisson la plus hygiénique » (ce que certains alcooliers n’hésitent pas à indiquer sur leurs étiquettes).

Aujourd’hui, l’ANPA ne se focalise plus sur le produit alcool, mais le considère avant tout comme un symptôme d’un mal-être bien plus large : « Notre démarche est globale et s’adresse aux différentes dimensions de la personne : sociale, médicale, éducative, d’insertion, familiale. Nous nous retrouvons dans la même logique que d’autres intervenants qui travaillent plus sur le tabac ou la toxicomanie » nous affirme Pascal Guihal, délégué au Comité départemental de prévention de l’alcoolisme (CDPA). Le débat se joue beaucoup plus actuellement entre une approche qui favorise avant tout la prise en compte des comportements d’addiction et la crainte de voir le phénomène alcool disparaître dans une acception trop vaste de la problématique addictive.

Faut-il mutualiser les démarches, quelles que soient les consommations (boissons fermentées, tabac, drogues illicites, médicaments…) ou les comportements (boulimiques, anorexiques, mais aussi, pourquoi pas, les pratiques dépendantes à l’égard des jeux électroniques ou d’Internet) ? Ou bien, ne vaut-il pas mieux préserver la spécificité de l’approche par rapport à l’alcool qui constitue quand même le produit qui fait le plus de ravages ? Tel est l’enjeu des évolutions à venir au sein de cette association. On mesure le chemin parcouru en près de 130 ans d’existence…

Le travail de prévention

Les demandes d’intervention qui sont faites au CDPA proviennent pour l’essentiel de trois secteurs : le monde du travail, le domaine de la jeunesse (établissements scolaires, animation, conseils communaux de prévention de la délinquance…) et les structures spécialisées d’aide (insertion, DSU, centres de soins…).

L’équipe de prévention que nous avons rencontrée a eu quelques difficultés pour définir le travail qu’elle accomplit, du fait même de l’extrême diversité de son action. Elle n’a pas dans sa besace des projets tout ficelés qu’il lui suffirait de déballer, comme peut le faire un commercial, à partir d’un catalogue. Sa démarche fondamentale consiste à répondre aux sollicitations qui lui sont faites, mais non pas dans une logique de spécialistes qui sauraient tout et qui apporteraient la bonne parole, mais bien plus dans une dynamique de co-construction et d’élaboration commune de ce qui peut se mettre en place. Il faut dans un premier temps cerner et situer la demande, mais aussi, si besoin est, la reformuler. Ce travail de réflexion peut très bien déboucher sur une décision de non collaboration ou aboutir à une réorientation de la démarche initiale.

Ainsi, n’est-il pas question de jouer aux pompiers de service en intervenant, par exemple, en urgence et à la demande d’une direction face à un salarié qui s’alcoolise sur son lieu de travail. Il est important alors de resituer le contexte, ce qui peut aussi amener à interroger le stress du salarié et les conditions d’exercice de son poste. Questionnement, qui, on s’en doute, ne plaît pas forcément. Il n’est pas non plus question de s’inscrire dans une logique répressive à l’image de ce collège qui avait fait appel au CDPA pour qu’il s’associe à la sanction collective (travail sur table) qui avait été donnée à des collégiens coupables de s’être alcoolisé à l’occasion d’une sortie scolaire. Cette demande d’intervention a pu être retravaillée. Elle s’est transformée en un échange avec le groupe de jeunes qui ont préparé une expo de dessins et de photos, présentée, ensuite, aux adultes.

Il en va de même pour les outils utilisés. Ce ne sont que des supports toujours adaptables et négociables. Peuvent être utilisés des groupes de parole, des mises en situation, des jeux de rôle, mais, l’outil essentiel est, sans doute, celui de la communication. Le plus important, en effet, est parfois de libérer la parole, d’aider les gens à se parler entre eux, à se faire confiance. L’information apportée et le savoir dispensé restent des axes essentiels du travail de l’équipe. Mais pas dans une logique d’experts qui laisseraient tout le monde impuissant, une fois les spécialistes partis. Quand l’animateur de prévention met à disposition ses compétences, c’est avec pour perspective de mobiliser les protagonistes du milieu où il intervient, de permettre à chacun (e) de prendre toute sa place.

L’important est bien qu’en amorçant la réflexion, on donne aux individus la possibilité de ne pas être seulement consommateur de l’information proposée, mais d’agir en acteurs de la prévention en se projetant dans le temps et, pourquoi pas, en mettant en place des groupes de prévention autonome qui continuent la démarche initiée, avec le soutien du CDPA.

Noëlla Bouquin, animatrice de prévention depuis 22 ans, le reconnaîtra : quand elle a débuté, elle a connu la période où dominait encore la chasse au produit. Aujourd’hui, on n’est plus dans la culpabilisation, mais dans la responsabilisation. On ne cherche plus à changer l’individu, mais à l’aider à prendre conscience de ce que signifie pour lui la conduite à risque qu’il a adoptée. Ce qui compte, c’est bien le travail sur le sens, sur la réflexion, et ce, à partir des représentations et normes tant individuelles que collectives. L’acceptation des craintes et des tabous est tout aussi fondamentale. C’est même le passage obligé pour réussir à les dépasser. Tout comme la gestion des résistances inévitables quand l’équilibre établi menace d’être perturbé : le comportement alcoolique peut être une forme de protection qui laisse désarmé et fragilisé s’il est remis en cause.

Les comportements à risque sont le résultat d’une problématique bien plus vaste qui dépend étroitement de la situation psychosociale et biologique, individuelle et familiale, personnelle et professionnelle etc. qu’il faut avant tout essayer de décrypter. Et c’est, en la matière, tout le travail d’une équipe de prévention, de resituer cette globalité dans le respect de la personne.


[1L’association nationale de prévention de l’alcoolisme (ANPA) se décline en comités régionaux et comités départementaux (CDPA) dont on peut avoir les coordonnées respectives en contactant le siège national : ANPA - 20 rue Saint Fiacre - 75002 Paris. Tél. 01 42 33 51 04 ou sur leur site


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