N° 902 | du 23 octobre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 octobre 2008

« L’évaluation permet de prendre du recul par rapport au quotidien »

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Entretien avec Nicolas Auvray, éducateur spécialisé dans l’association Marie Moreau.

Comment l’équipe éducative a-t-elle accueilli le projet mis en œuvre par la direction de l’association ?

La démarche d’évaluation, à son début, a été assez mal perçue par l’ensemble de l’équipe pluridisciplinaire de l’ITEP. Le terme même d’évaluation était vécu un peu de manière inquisitrice et faisait ressortir certaines craintes : qui va-t-on évaluer ? Est-il possible d’évaluer notre travail avec la multitude de réalités auquel il renvoie ? Comment faire rentrer notre pratique dans des cases ? Que va-t-il se passer pour nous si l’évaluation est négative ? Quelle est la philosophie qui se cache derrière ce projet ? À quoi, à qui vont servir ces données ? Le champ social va-t-il être managé à la manière du monde commercial ? Est-ce que nous serons bientôt soumis à une obligation de résultat ? Les premiers temps de réunions ont fait ressurgir de vieux réflexes protectionnistes où les idéaux humanistes étaient en jeu. D’un point de vue économique, la démarche d’évaluation était mieux perçue car tout le monde ou presque s’entendait pour dire qu’il fallait de la transparence dans la gestion financière des établissements sociaux et médico-sociaux. Utilisons-nous l’argent qui nous est confié à bon escient ? Où vont les deniers publics ?

Ce questionnement s’est-il transformé en résistance active ou passive, ou bien a-t-il évolué ?

Le travail de réflexion se poursuivant, les points de vue ont évolué. Même si l’équipe a toujours gardé à l’esprit de ne pas vouloir faire le jeu des approches ciblées, prédictives et normatives chères à l’idéologie politique sécuritaire du moment (dépistage, fichage, pointage, comptage…), chacun a commencé à percevoir l’intérêt d’une telle démarche. L’évaluation permet de prendre du recul par rapport au quotidien, à l’opérationnel de tous les jours et oblige à réfléchir sur le projet institutionnel et à se rappeler nos intentions pour la personne accueillie.

En outre, l’idée n’est pas d’évaluer l’usager, le professionnel ou le résultat, mais la démarche : quels moyens l’institution met en œuvre pour réaliser ce qu’elle a annoncé ? C’est une évaluation qui porte sur les moyens, sur la manière d’agir. Paradoxalement, pendant les temps d’échanges sur le projet, c’est l’équipe qui tendait à dévier sa réflexion sur l’évaluation du résultat alors que c’est ce qu’elle craignait. La culture du résultat est finalement bien ancrée dans l’inconscient des équipes éducatives et pédagogiques et le consultant extérieur n’a eu de cesse de recentrer notre réflexion autour des moyens. Ce fut un véritable travail de déconstruction et de reconstruction-coconstruction autour du projet d’établissement et de nos pratiques, pour finalement aboutir à notre propre création.

Au final, quel regard portez-vous sur cette démarche ?

C’est lors de la première évaluation interne que l’équipe a mis tout son sens aux nombreuses heures de réunions passées autour du projet d’évaluation. En effet, au terme de cette première boucle, nous avons pu dégager nos points faibles sans attendre que notre action éducative et pédagogique bute dessus dans le quotidien. Car ce n’est pas seulement une démarche d’évaluation, c’est aussi un travail d’amélioration continue. Nous avons pu cerner les points à améliorer et envisager des actions concrètes pour les corriger, à différents niveaux. Le projet n’est pas figé et est amené à évoluer régulièrement.

Enfin, au cours de cette auto-évaluation, nous avons pu faire ressortir les points forts de notre action. Par conséquent, ce projet est extrêmement valorisant à l’extérieur de l’institution, auprès de nos partenaires. Nous sommes en capacité de dire concrètement ce que nous faisons pour arriver à ce vers quoi on tend. Notre travail de réflexion plaît manifestement auprès des instances de tutelle et cette reconnaissance fort appréciable quand elle fait cruellement défaut au quotidien.


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