N° 1189 | du 7 juillet 2016

Faits de société

Le 7 juillet 2016

L’entrave et le ressort

Thèmes : Prévention spécialisée, Éthique, Usure professionnelle, Institution

Ils sont de toutes les luttes. Les travailleurs sociaux manifestent contre la réforme de leurs diplômes, organisent des États généraux alternatifs – et un premier festival du travail social –, créent, à Nuit debout, une commission action Travail social… Ils se mobilisent dans les services pénitentiaires d’insertion et de probation, défendent la survie des éducateurs de rue, alertent sur les difficultés en protection de l’enfance, dans l’hébergement d’urgence, la psychiatrie, la Protection judiciaire de la jeunesse… Portée par des professionnels engagés, la défense des métiers est bien vivante. Lien Social leur a tendu la plume.

Entravé, empêché. Désincarné, marchandisé. Le travail social est aujourd’hui enserré dans une toile paralysante de protocoles, de progiciels, de stricts principes de précaution, de procédures et de recommandations de bonnes pratiques. De plus en plus éloignés du terrain, débarqués d’autres planètes, voire d’école de commerce, des gestionnaires planifient, managent, rentabilisent et bientôt engrangent des dividendes. Des logiques mortifères sont à l’œuvre, et ne peuvent que nourrir un espoir alternatif à cet ultra libéralisme, dont la brutalité à l’égard des plus vulnérables se vérifie chaque jour.

Sous la houlette de Robert Castel, en janvier 2011, le numéro 1 000 de Lien Social, intitulé Comment résister ? avait déjà rendu compte d’un vent mauvais soufflant violemment sur le travail social : « l’économie de marché incontournable, la sécurité envahissante, les contraintes réglementaires et les coupes budgétaires plombent l’action sociale et nous mettent sous pression ». Le paysage est encore plus sombre aujourd’hui : la financiarisation du secteur avance à grands pas, nourrie par l’austérité. Les professionnels sont exsangues. Le milieu ouvert – la situation de la prévention spécialisée en est emblématique – comme l’institution sont percutés par ces orientations politiques.

Les travailleurs sociaux poursuivent leur route malgré tout. Dans chacun des textes reçus, pointe l’attachement au métier. Les professionnels y font la solide démonstration de la valeur exutoire de l’écriture, de la fiction, de l’humour, de l’art. Ici et là, des stratégies s’élaborent pour maintenir le sens du travail, en choisissant parfois l’illégalité, ou en risquant ses nuits passées debout.

Les professionnels du secteur ont du ressort : depuis plusieurs mois, nous les croisons dans les manifestations – tendues – contre la ré architecture des métiers, mais aussi dans les vagues de protestation contre une loi Travail destructrice. Les travailleurs sociaux, semble-t-il, ont su y ériger une place spécifique, réussissant une convergence convaincante entre le secteur médico-social, certains acteurs de la politique de la Ville, ou encore le domaine de la santé mentale.

De quoi nourrir l’espoir d’une possible alternative.
Question de survie.

Marianne Langlet et Joël Plantet